vendredi 8 mai 2015

La comtesse, les gardistes et le conducător : Bucarest, Athénée Palace, juin 1940-janvier 1941



La traduction en français du livre de la comtesse R. G.  Waldeck paru aux Etats-Unis en 1942 au lendemain de son séjour à Bucarest qui a eu lieu entre juin 1940 et fin janvier 1941, pour le compte de l’hebdomadaire Newsweek, surprend à plus d’un titre[1]. L’image de la Roumanie qui en ressort est plus proche de celle que l’on cultive volontiers dans ce pays notamment depuis la chute du communisme que de celle, moins gratifiante, véhiculée en France à propos du comportement attribué aux Roumains à la veille et pendant la Seconde Guerre mondiale. Contrairement à d’autres observateurs étrangers de passage en Roumanie au même moment, tel Curzio Malaparte[2], notre auteure manifeste une empathie non dissimulée pour ces « Roumains [qui] ont une extraordinaire capacité d’encaisser les coups du sort tout en restant détendus. Ils tombent gracieusement, tout en douceur et en souplesse, comme le peuvent seulement ceux qui sont entraînés à tomber » (p. 306). En effet, les mauvais coups du sort se sont accumulés au cours de ces sept mois : la Bucovine et la Bessarabie sont occupées en juin par l’URSS suite au pacte germano-soviétique, le nord de la Transylvanie est cédée à la Hongrie par le traité de Vienne en août, le sud de la Dobroudja passe sous contrôle bulgare en septembre, tandis que le cycle des violences atteint des sommets avec les assassinats perpétués par les « gardistes » (membres de la formation fasciste Garde de Fer/Mouvement légionnaire plus connus sous le nom de légionnaires) contre leurs adversaires politiques et leurs compatriotes de confession juive.

De surcroît, la comtesse Waldeck fait preuve d’une attitude plutôt compréhensive, sans doute choquante pour certains, vis-à-vis des principaux acteurs du jeu politique particulièrement tortueux et riche en rebondissements pendant cette période : le roi Carol II, contraint d’abdiquer le 6 septembre 1940, et son amante Elena Lupescu qui le suivra en exil, les gardistes, entrés en force à la mi-septembre dans le nouveau gouvernement, après avoir été durement réprimés sous Carol II, et le général Antonescu, le conducător qui finira par triompher en écartant les 21-23 janvier 1941 ces anciens alliés après les avoir utilisés, en les laissant installer un régime de terreur dans le pays. Les faits et gestes de ces personnages, de sinistre mémoire, sont reconstitués à partir des informations disponibles, des innombrables ragots et rumeurs recueillis dans le bar, le salon de coiffure et les couloirs de l’hôtel Athénée Palace (aujourd’hui Hilton) situé au centre de la capitale à deux pas du palais royal. L’impression qui se dégage du récit et des propos de l’auteure et de ses interlocuteurs, des officiels allemands haut placés, est que l’issue des multiples manœuvres des uns et des autres était inéluctable : suite à la capitulation en juin 1940 de la France, son allié traditionnel, la Roumanie n’avait pas d’autre choix que de s’aligner sur l’Allemagne nazie et d’entrer à ses côtés en guerre contre l’URSS en juin 1941, ce qui lui vaudra le statut de pays vaincu en 1945. Il n’est d’ailleurs pas fait état d’une quelconque opposition crédible à cette option, même pas de la part  des leaders des partis national-paysan (Iuliu Maniu) et libéral (Gheorghe I. Bratianu) mis sur la touche depuis l’instauration de la dictature royale le 10 février 1938 (p. 123, 307).

Les failles du Nouvel Ordre européen
L’intérêt du livre résulte surtout du fait qu’il est paru en 1942, peu après les événements évoqués, événements décisifs pour l’histoire roumaine et qui ont également pesé sur le déroulement du conflit mondial : on apprend « en direct » ce que savaient, ce que disaient, ce que pensaient les uns et les autres. Par exemple, les informations fournies, sans aucune emphase, sur la législation raciale adoptée en août 1940, sous Carol II, et les massacres à caractère antisémite dans le contexte d’extrême violence de l’époque nous apprennent que ces actes étaient de notoriété publique et ne suscitaient pas de protestation notable.
La personnalité atypique de l’auteure est aussi pour quelque chose dans l’intérêt que présentent les analyses politiques parfois passionnantes qui ponctuent son récit et les conversations - souvent assez insipides et marquées par l’esprit de l’époque - rapportées.

Née en 1898 à Mannheim dans une famille de banquiers de confession juive dont elle s’émancipe assez vite, Rosie Goldschmidt (puis Waldeck, du nom de son troisième mari, un compte allemand) s’installe aux Etats-Unis en 1931 où elle publie un livre de mémoires et poursuit son travail de journaliste. Diplômée en sociologie à Heidelberg en 1920, suspectée à un moment donné d’espionnage, elle est une libérale, bien que critique à l’égard des libéraux américains (de son temps) qu’elle taxe d’angélisme, adversaire résolue du totalitarisme (en Allemagne et en Italie, mais aussi en Russie, pays où elle a séjourné quatre mois en 1928) parce qu’attachée au concept de liberté personnelle (p. 312).  Allergique aux révolutions, elle explore avec méthode toutes les voies imaginables pour faire barrage à la montée en puissance de l’Allemagne nazie, pour déceler les facteurs qui rendent illusoire à terme le triomphe d’un « monde fabriqué par Hitler ou façonné selon Hitler » (p. 124). 
« Quand j’arrivai à l’Athénée Palace par cet après-midi torride de juin 1940 en tant que journaliste américaine, écrit-elle au début du livre, je pressentais depuis un bon moment qu’Hitler risquait non seulement de gagner la guerre, mais  qu’il pourrait bien gagner la paix et organiser l’Europe. En quittant l’Athénée Palace, j’étais convaincue qu’Hitler ne pourrait ni gagner la paix, ni organiser l’Europe » (p. 17). 

Tout au long du livre se succèdent arguments et démonstrations qui plaident en faveur de cette conclusion. Sa démarche est pragmatique avant tout. « Pour la grande majorité des peuples européens, la liberté n’était d’aucune utilité. Mais il n’en allait pas de même pour l’indépendance nationale » (p. 260), fait-elle remarquer à partir de l’analyse réaliste de la situation en Roumanie, pays dont l’échiquier politique était dominé par des partis et mouvements de droite et d’extrême droite a priori favorables à l’Allemagne nazie mais qui s’en méfient dès lors que leurs objectifs nationaux semblent contrariés. Ce qui intéresse l’auteure c’est de relever les contradictions quasi insurmontables entre ces forces politiques, d’une part, et, d’autre part, entre chacune d’entre elles et l’Allemagne nazie. Ce genre de contradiction, estime-t-elle, finira par mettre en échec tôt ou tard le Nouvel Ordre européen promu par les nazis. Au cœur de sa démonstration, les différences entre les « gardistes », qui sont des révolutionnaires à ses yeux, et les partisans du conducător, le général Antonescu, conservateurs et épris d’ordre à tout prix. Dans le même temps, d’un côté comme de l’autre, sous des formes différentes mais pour des raisons similaires relevant de l’idée qu’ils se font de la nation et de leurs propres intérêts, la confiance dans le puissant protecteur recherché est très limitée.

« Le fascisme roumain ne pouvait pas fonctionner sous l’égide de l’Allemagne car, avec la révolution gardiste, une vague d’égoïsme nationaliste inconcevable pour un régime bourgeois avait déferlé sur la Roumanie » (p. 257), écrit-elle pour conclure plus loin, à propos de l’éviction finale des gardistes par Antonescu, sur un constat assez surprenant, puisqu’il s’agissait a ses yeux du « premier régime fasciste à s’écrouler en Europe, et dans un pays sous la protection des Allemands (p. 302)
En insistant sur le fait qu’Antonescu fût le principal artisan de l’élimination des gardistes, cette auteure pourrait donner l’impression de conforter la thèse révisionniste qui fait d’Antonescu, sinon le sauveur du pays, le moindre mal en quelque sorte en comparaison avec les gardistes, et la terreur exercée par cet « ordre religieux » criminel aux accents bolcheviques (p. 31), et suggère la réhabilitation du conducător [3]. Rien n’est moins sûr : si le conducător l’a emporté, c’est parce qu’il correspondait le mieux aux intérêts des nazis qui avaient besoin d’ordre dans ce pays, « cinquième producteur mondial de pétrole et deuxième en Europe » (p. 256). Les arguments de l’auteure sur ce point sont plus que convaincants, notamment s’agissant des protestations formulées par les officiels nazis à propos de l’accélération de la déjudéïsation entreprise par les gardistes qui désorganisaient l’économie roumaine provoquant ainsi un sérieux manque à gagner pour la poursuite de la guerre par l’Allemagne (p. 121, 189 et 214).
En règle générale, tout en se laissant aller à certaines considérations qui peuvent laisser dubitatif le lecteur par leur côté spéculatif, l’auteure fait preuve d’un sens critique très aigu à propos des réalités roumaines de cette époque. Par exemple tout en déplorant les injustices subies par la Roumanie  privée du nord de la Transylvanie au profit de la Hongrie et des deux régions occupées par l’Armée rouge, elle fait remarquer que :
« L’importante communauté urbaine juive de Transylvanie forcée, hélas, de choisir entre l’antisémitisme roumain et l’antisémitisme hongrois, préférait l’antisémitisme hongrois » (p. 126).
« Bien que les gouvernants roumains de tous bords aient toujours voulu l’ignorer, il était évident qu’une grande partie de la paysannerie et du prolétariat urbain de ces deux provinces roumaines se préparait  à accueillir les Soviets comme leurs sauveurs. » Les Roumains « avaient traité ces provinces récemment annexées comme des colonies » (p. 90-91).

Nicolas Trifon
décembre 2014-janvier 2015


[1] Athénée Palace, comtesse R. G.  Waldeck ; trad. de l’anglais et préf. Danièle Mazingarbe, Paris : éditions de Fallois, 2014, 315 p.
[2] A force de jouer sur deux registres, le romanesque et le documentaire, C. Malaparte a légué à la postérité des descriptions dantesques fort évocatrices mais dont l’authenticité n’est pas toujours certaines selon ses biographes (Maurizio Serra et Giordano Bruno Guerri). Il en va ainsi de la présentation dans son roman Kaputt (paru en 1944) des exactions et crimes antisémites commis à Iaşi en juin 1941 dont le contenu est différent de la correspondance sur le même sujet qu’il a publiée deux ans plus tôt dans Corriere della Sera. En revanche l’Athénée Palace de la comtesse Waldeck est conçu en sorte que le lecteur peut assez facilement faire la part de ce qui relève de la chronique mondaine, de l’analyse politique et du document historique.
[3] Les velléités de réhabilitation d’Antonescu, qui apparaissent déjà sous Ceauşescu pour occuper le devant de la scène au lendemain de la chute du communisme, ont été mises en veilleuse depuis les injonctions de l’UE. Quant au noyau dur du fascisme roumain de l’entre-deux-guerres, il ne représente plus grand-chose politiquement de nos jours. Il n’en va pas de même  de la mystique nationale incarnée par les légionnaires et de ce curieux mélange d’anachronismes propres à la religion orthodoxe et de rancœurs d’un peuple qui se sent laissé-pour-compte de l’Histoire sur lequel ils s’appuyaient. Nous avons là de « références » qui continuent de hanter l’imaginaire politique roumain.

Un nationalisme banal : le moldovénisme


Première réflexion que l’on se fait en lisant le premier des cinq chapitres du livre de Julien Danero Iglesias, celui consacré au volet méthodologique du sujet traité, à savoir Nationalisme et pouvoir en République de Moldavie (Editions de l’Université de Bruxelles, 2014, est que rien ne saurait résister de nos jours à la théorie critique du nationalisme quelle qu’en soit la forme de manifestation. Les francophones et surtout les anglophones, ils sont tous là à fournir des arguments les uns plus ingénieux et irréfutables que les autres : G. Hermet, A.-M. Thiesse, E. Hobsbawm, B. Anderson, R. Brubaker… Décidément, ce que d’aucuns ont appelé le « second printemps des nations » au lendemain de l’implosion de l’URSS[1] et de la Yougoslavie est arrivé à un moment où l’appareil critique à même de déconstruire la notion de nation et celles appartenant à cette famille lexicale était déjà bien en place et ne semblait plus pouvoir faire l’objet de réfutations majeures. Evidemment, cela n’a pas empêché les nationalismes de se manifester au grand jour ni d’en limiter les dégâts, notamment en matière de diversion, en Moldavie  ex-soviétique comme ailleurs.

L’intérêt pour la Moldavie passe trop souvent par la Transnistrie, ce « musée du communisme » qui passionne les amateurs d’exotisme, fait remarquer en le déplorant JDI dans son Introduction (p. 11). Il n’empêche que, en matière de communisme anachronique, la Moldavie n’est pas tout à fait en reste, et ce n’est pas le moindre mérite de JDI que d’éviter soigneusement le piège de la caricature quand bien même certains aspects de la réalité politique de ce pays s’y prêtent. C’est d’un « nationalisme banal »[2] que traite son livre, tel qu’il ressort du discours politique présidentiel puis partidaire tout au long des années 2000 étudié dans le détail dans les troisième et quatrième chapitres. Le deuxième chapitre revient sur le passé tsariste et soviétique de la Bessarabie depuis 1812, interrompu par son appartenance à la Roumanie pendant l’entre-deux-guerres, tandis que le troisième porte sur les années 1990.
Le secrétaire général du Parti des communistes de la République de Moldavie et président de la République entre 2001 et 2009 Vladimir Voronine, d’une part, et le moldovénisme, d’autre part, sont au centre de la démonstration de JDI, même s’ils sont étudiés en parallèle avec le dirigeant du  Parti libéral et président intérimaire de la République entre 2009 et 2010 Mihai Ghimpu, d’une part, et le roumanisme, d’autre part. En effet, c’est la personnalité de Voronine et l’importance acquise par le moldovénisme qui dominent pendant la période analysée.

La démarche de JDI est exemplaire dans ce sens  qu’il ne s’abat jamais des limites qu’il s’est imposées : ne pas dénoncer mais tout simplement montrer le nationalisme tel qu’il se donne à voir, et s’en tenir exclusivement au discours qui s’en sert comme instrument de légitimation politique (p. 43). Les (maigres) références intellectuelles du modovénisme[3] sont tout simplement rappelées, tandis que l’accent n’est pas mis sur les incohérences et les contradictions (nombreuses et flagrantes) qui le caractérisent. Le moldovénisme est ce que Voronine en dit dans la série d’allocutions commémoratives prononcées pendant son mandat présidentiel, de la même façon que le roumanisme est ce que son successeur en dit en pareilles circonstances. En envisageant de la sorte le nationalisme à l’œuvre en Moldavie sous ses deux formes concurrentes, moldovéniste et roumaniste, l’auteur arrive à en dégager un certain nombre de traits objectifs significatifs difficilement contestables.

De toute évidence, la construction du passé dans le discours de Ghimpu est l’inverse de celle de Voronine, ce qui est négatif dans un cas devient positif dans l’autre (p. 151). Ceci n’empêche le moldovénisme de l’un et le roumanisme de l’autre de relever en égale mesure d’un nationalisme se référant à une nation construite ad hoc,  ad hoc, « pour cela », c’est-à-dire fondé sur une nation adaptable à tous les niveaux de contextes, pour asseoir la légitimité de celui s’en réclame et susciter l’adhésion du public (p. 200). Voronine, par exemple, passe systématiquement sous silence les périodes qui fâchent : aucune mention, négative ou positive, n’est faite de la période de l’inclusion de la Moldavie dans la Grande Roumanie, note JDI (p. 133). Dans les discours prononcés à l’occasion de l’anniversaire de l’indépendance le 27 août, il dresse un tableau noir de la responsabilité des « élites » moldaves accusées de s’être emparées du patrimoine national tout au long des années 1990, tout en rendant hommage à la fermeté et à l’intelligence des deux présidents de la République pendant cette période. Paradoxe ? Non, fait remarquer JDI, puisque Snegur et Lucinski étaient présents dans la salle lors des célébrations des dix et quinze ans de l’indépendance en 2001 et 2006 (p. 132-133). Les tentatives allant dans la même direction de Ghimpu, qui tout en insistant sur le passé roumain des Moldaves se garde bien de se prononcer pour la réunification avec la Roumanie (p. 152), n’ont pas manqué non plus, mais ont rencontré moins de succès en 2010 (p. 153). En règle générale, il ressort de l’analyse des discours commémoratifs que le président intérimaire est moins habile que celui qui l’a précédé, même si dans les deux cas « le contexte immédiat influence la construction discursive de la nation moldave et le contenu de l’idée de nation , sorte de coquille vide qui se remplit au gré des intérêts de celui qu l’énonce » (p. 150).
Certes, Ghimpu parle tout le temps de « citoyens » et inclut donc tous les Moldaves, quelle que soit leur nationalité, mais il n’aborde jamais la question des minorités.  Si le mot citoyen est quasiment absent chez Voronine (p. 157), la position de ce dernier est plus complexe. « La conception de la nation moldave du président, écrit JDI, est inclusive même si l’exclusion n’est jamais loin. » (p. 139) Les formules chocs utilisées au fil des discours sont nombreuses et insistantes : « peuple de Moldavie », « notre peuple », « peuple polyethnique », « population polylingue », « notre peuple entier », « peuple moldave multinational », « peuple soviétique entier » (s’adressant aux vétérans moldaves de la Seconde Guerre, p. 146), « peuple de Transnistrie », entendu comme une « composante formatrice de la statalité » (ce relève de l’Etat) au même titre que « peuple de Gagaouzie » (p 140). Aussi, JDI attire-t-il l’attention sur l’ambiguïté de ces formules : « en prônant l’unité et en appelant les « Moldaves », les « Russes », les « Ukrainiens », etc., à vivre sous le même toit, il reconnaît implicitement que ces « nationalités » existent et désignent des « peuples » différents. (p. 139).
Nicolas Trifon
2 avril 2015


[1] En référence aux révolutions de 1848 surnommées le « printemps des peuples ». Cf. Le second printemps des nations : sur les ruines d’un Empire, questions nationales et minoritaires en Pologne (Haute-Silésie, Biélorussie polonaise) Estonie, Moldavie, Kazakhstan, dir. Wanda Dressler, Bruxelles : Bruylant, 1999.
[2] Ce terme est emprunté à M. Billig, auteur de Banal nationalisme, Londres : Sage, 1995
[3] Il s’agit notamment du livre de Vasile Stati Istoria Moldovei (Chisinau : Vivar.)

La musique tzigane est-elle vraiment tzigane ?



Dans un ouvrage consacré à la musique dite tzigane ou lăutărească (du roumain lăutari : ménétriers, violoneux) paru il y a déjà une bonne dizaine d’années et que je viens de découvrir avec bonheur, Speranţa Rădulescu se propose de répondre à une question qui n’a rien de paradoxal malgré l’impression que pourrait laisser la manière dont je viens de la formuler. Dans un premier temps, au tout début du livre, elle rapporte la réplique donnée par son vieil ami Emil Mihaiu, violoniste réputé, à une personne d’ethnie rom qui soutenait qu’il n’existait pas de musique tzigane : « Comment pouvez-vous dire une chose pareille ? Si les Tziganes n’avaient pas leur musique bien à eux, cela signifierait qu’ils n’existent pas, puisque à ce que je sache un peuple ne peut pas exister sans culture… Et si les Roms n’existaient pas, qui représenterez-vous au Parlement ? »[1]
Le personne apostrophée, dont le nom n’est pas précisé, est le sociologue et, en ce temps, député de la minorité rom Nicolae Gheorghe[2].
A première vue, c’est le virtuose de la musique tzigane qui aurait raison, et l’intellectuel et politique rom qui aurait tort.  En réalité, plus on avance dans le livre plus la réponse devient problématique.
Musicologue très estimée pour ses travaux sur les musiques traditionnelles des campagnes roumaines, Speranţa Rădulescu a joué un rôle de premier plan au Musée du paysan roumain fondé par Horia Bernea en 1990. Tout au long de sa carrière, elle a découvert, accompagné et produit nombre de groupes et artistes devenus célèbres, tel celui de Clejani, appelé ensuite Le taraf des haïdouks. Son livre se présente sous la forme d’une série de considérations suivie d’un corpus d’entretiens ou causeries avec des musiciens roms ou considérés comme tels, dont le public est constitué par des communautés roumaines et roms, qui ont été  réalisés entre 1998 et 2003. Pas plus du volet théorique que des propos des principaux intéressés, il ne ressort de réponse tranchée à la question de l’in/existence de la musique tzigane. « Les Tziganes, conclut-elle, ne peuvent pas dire avec certitude si la musique tzigane doit ses traits caractéristiques au fait que les musiciens qui la créent et la véhiculent sont roms ou au fait qu’ils sont des professionnels. Dans les causeries, la balance pend d’un côté, puis de l’autre, s’équilibre, se déséquilibre à nouveau, sans jamais atteindre une stabilité porteuse de certitudes » [p. 42]. 
Pour ce qui est de l’approche à partir de l’ethnomusicologie et de l’anthropologie culturelle, l’auteure insiste sur le fait qu’il ne s’agit pas de sciences « dures » mais de disciplines. La première ne saurait fournir des formules et des thèses valables indépendamment du temps et de l’espace alors que les « vérités » de la seconde ne sont pas les faits et les phénomènes mais les représentations que les hommes qui vivent en relations avec ces faits s’en font [p. 15, 16].
Qui plus est, elle se réfère exclusivement à la musique des Roms musiciens professionnels ou semi-professionnels, descendants des esclaves (robi) du roi, catégorie ayant joui d’une certaine liberté par le passé, intégrés socialement et parfois « roumanisés » ; on connaît très peu de choses, en revanche, rappelle-t-elle, sur la musique vocale non accompagnée par de vrais instruments, pratiquée dans un cadre familial par des Roms récemment sédentarisés [p. 14-15, 19].

La seul enseignement que le lecteur peut tirer tant des affirmations de l’auteure que des propos des musiciens lors de ces causeries est qu’il s’agit avant tout d’un style tzigane : vigoureux, rythmé, en permanent mouvement…, et que les Roms accordent une place importante à l’interprétation et à l’improvisation. Mieux vaudrait, fait-elle remarquer, ne pas séparer les questions « Qui créé la musique ? » et « Qui l’interprète, qui la véhicule ? » Au  fond, on ne sait pas avec précision ce qui est relevant pour ceux qui produisent et ceux qui consomment ce genre de musique [p.20].
« Les ressemblances entre leur musique et la musique des « autres » (des Roumains surtout) mettent les Tziganes dans une situation proche de celle du néophyte qui se voit obligé de décider si une langue romane du sud du Danube est un dialecte de la langue roumaine ou une langue distincte. Sa décision, comme toutes les décisions relevant de l’identification discriminante, dépendra du degré d’instruction mais aussi de ses intérêts. Par exemple, s’il est un bon Roumain, notre citoyen imaginaire dira que l’aroumain c’est du roumain, même si l’aroumain ne lui semble pas être une langue familière et indépendamment de l’opinion des spécialistes en la matière. » [p. 39-40].

En fin du compte, estime S. Rădulescu, on parle de musique tzigane ou non selon que l’on met l’accent ou non sur les différences qui la caractérisent. Cette question se recoupe avec celle, autrement plus complexe, de savoir qui est rom et qui ne l’est pas. Elle met à un moment en exergue la réaction indignée d’un de ses interlocuteurs : « Nous sommes des Tziganes, pas des Roms comme ceux que l’on voit à la télé en train de voler ! » [p. 60]. A elle seule cette réaction indique la complexité de la situation. Rappelons que nombre  des musiciens qui ont participé aux causeries suscitées par l’ethnomusicologue avec la participation de plusieurs confrères ne parlent plus le rom, ce qui ne semble pas les inquiéter outre mesure à quelques exceptions près cependant [p. 64]. Ces musiciens « traditionnels » sont en revanche très inquiets vis-à-vis de la révolution qui vient d’avoir lieu en matière d’instruments musicaux, de plus en plus puissants, qui marginalisent leur savoir-faire, et de l’apparition d’un nouveau genre, dit manele en roumain, dont le « message » - plus agressif, reproduisant à l’excès le modèle dominant où l’argent est roi -, comme  la mélodie, d’inspiration macédonienne, turque ou arabe leur sont étrangers. Dans plusieurs de ces causeries, ils évoquent avec tristesse la dégradation de leur situation, la difficulté de s’adapter au nouveau cours et la nécessité d’exercer des métiers moins « nobles » pour survivre.
Enfin, sur la perception des Roms à l’Est et à l’Ouest, S. Rădulescu fait les deux remarques fort pertinentes que voici en guise de conclusion :
« Les préjugés antitziganes sont moins prégnants en Occident qu’en Roumanie et les gens qui en sont empreints se permettent de les manifester en public de manière inversement proportionnelle avec leur éducation et leur position sociale.
( …)
Les préjugés antitziganes sont en Roumanie directement proportionnels avec le rang social et le niveau d’instruction de ceux qui les expriment. Aussi les intellectuels occidentaux de passage en Roumanie sont consternés des commentaires faits sur les Tziganes par leur homologues locaux, commentaires qu’ils estiment d’une brutalité inacceptable de nos jours. La réalité qu’ils n’ont pas l’occasion de connaître est celle des milieux plus modestes, surtout dans le milieu rural, dans lesquels le Tzigane n’est pas regardé avec autant de cruauté. » [p. 32-33].

PS : la prochaine livraison portera sur : Les manele, une « musique de métissage pan-balkanique »

Nicolas Trifon
30.04.2015




[1] Taifasuri despre muzica ţigănească = Chats about gypsy music, Bucarest : Paideia, 2004, p. 6.
[2] http://www.asymetria.org/modules.php?name=News&file=article&sid=1308.

lundi 29 décembre 2014

Roumanie, 1956-1968, un passé révolu mais tenace : le témoignage de Victor Ieronim Stoichiţă


Disons-le d’emblée, le titre du livre de Victor Ieronim Stoichiţă, Oublier Bucarest [1], est trompeur, puisque l’auteur du récit, historien et critique d’art réputé, enseignant aujourd’hui à l’Université de Fribourg, en Suisse, se souvient avec un plaisir manifeste des années vécues dans la capitale roumaine, où il est né en 1949. La période couverte va des faux espoirs suscités par la révolution hongroise de 1956 à l’écrasement du printemps de Prague, en août 1968, la veille de son départ pour l’Occident (dincolo, en roumain, c’est-à-dire de « l’autre côté », « au-delà », p. 211), en l’occurrence l’Italie, grâce à une bourse accordée par le gouvernement de ce pays. Dans un sens, il s’agit d’un plaisir éprouvé non seulement malgré mais aussi en raison des situations critiques et à bien des égards dramatiques traversées par la famille et les proches de l’auteur/narrateur/héros. De ce point de vue, le livre est original si l’on pense surtout au concert de jérémiades auquel ont donné lieu tant d’écrits et de mémoires concernant cette période parues après 1989 mais aussi aux évocations, plus récentes et sur un ton souvent ironique, de la nostalgie pour la vie menée sous le régime communiste[2].

Le « petit monde » de V.I. Stoichiţă tel qu’il est décrit dans le livre appartient à ce que l’on considère couramment en Roumanie comme l’élite de l’ancien régime (celui qui a précédé l’arrivée des communistes au pouvoir), une certaine élite, plus précisément, celle fondée en partie tout au moins sur la mérite. Après 1947, cette catégorie a subi de plein fouet la parodie de lutte de classe orchestrée par un pouvoir communiste en mal de légitimité. Voici un exemple parmi tant d’autres, les uns plus édifiants que les autres : professeur d’anatomie à l’Université de Cluj et auteur de nombreuses études dans sa spécialité, le grand-père de l’auteur est rétrogradé en 1948 au poste de laborantin puis emprisonné en 1953, tout cela parce qu’il avait été membre de la fraction du Parti social-démocrate qui avait refusé de rejoindre le Parti communiste (p. 40-41). Pour mieux situer l’auteur, rappelons qu’une partie de sa famille, originaire de Transylvanie, présentait un autre « handicap » à l’époque communiste. Elle était gréco-catholique, culte supprimé du jour au lendemain au profit de l’Eglise orthodoxe « nationale » plus facile à contrôler. Les nombreuses références dans le récit à l’ancienne province austro-hongroise nous éloignent d’ailleurs de l’esprit bucarestois dans ce qu’il comporte de balkanique et/ou byzantin. L’Omama (la grand-mère) de l’auteur, nous rappelle-t-il, « penchait plutôt vers l’idée des « Etats-Unis de la Grande-Autriche, englobant une Transylvanie helvétisée » (p. 137)

Pour l’essentiel, la chronique de V.I. Stoichiţă passe en revue les heurs (avant l’arrivée des communistes) et les malheurs (après) d’une famille et de son entourage au parcours exemplaire auxquels il rend hommage. Les anecdotes narrées et les commentaires, aboutissent à une reconstitution assez fidèle non seulement de l’atmosphère mais aussi de l’opinion, de la vision du monde, qui prévalait à l’époque dans ce milieu social. Bien d’autres témoignages le confirment, le mien y compris pour avoir été confronté à des situations similaires. Certains détails autobiographiques et l’accent mis sur l’excellence des personnes chères à l’auteur (son arrière-grand-père était non seulement médecin mais aussi « général de l’armée royale roumaine, dont il organisa le système sanitaire au tournant du XXe siècle », p. 37) peuvent agacer le lecteur mais le ton du livre, qui s’adresse au public francophone, semble sincère. En tout cas rien ne permet d’affirmer que V.I. Stoichiţă cherche à réinterpréter ses souvenirs et les sentiments qu’il éprouvait ou l’idée qu’il se faisait de la situation en ce temps.

Même le communiste de la famille ne s’en sortait pas vraiment mieux

Les tableaux dressés, les scènes reconstituées, les histoires de vie rapportées battent en brèche les stéréotypes et la vision en noir et blanc à propos de la période dite stalinienne qui, en Roumanie, s’est prolongée au-delà de la mort de Staline et de la dénonciation de ses crimes par Khrouchtchev au XXe Congrès. A maintes reprises, l’auteur surprend le lecteur en ménageant une issue aux situations les plus inextricables et en mettant ainsi en lumière la capacité des victimes à l’emporter d’une manière ou d’une autre ou encore en pointant les conséquences inattendues du règne de l’arbitraire qui pouvaient se retourner contre ceux-là même qui en étaient les responsables. Par ailleurs, il trouve les mots justes pour évoquer une période sur laquelle on a tendance à faire impasse depuis la chute du communisme et sa condamnation en bloc, à savoir la période des ouvertures opérées par le régime entre 1964 et 1968.

L’histoire personnelle du prof d’anglais de l’auteur est effarante : arrêté en 1949, à dix-neuf ans, pour avoir collé les affiches d’un parti (libéral) déjà sorti de la circulation, il fut libéré en 1964. « Il avait l’air tout à fait normal, si ce n’était pas sa pâleur », se souvient l’auteur, lorsqu’il fait sa connaissance, quelques mois après sa libération (p. 186). Mais la prison, rappelle-t-il avec une certaine fierté, c’était aussi une « super-université » en ce temps. C’est là que son prof avait acquis son bel accent oxfordien et appris en détail la trame de toutes les tragédies de Shakespeare sans pourtant ne jamais les avoir lues » (p. 188). Vraisemblablement, cette « culture orale et clandestine » acquise et transmise par les rescapés des geôles surpeuplées par des intellectuels prestigieux a joué un rôle considérable dans la formation intellectuelle du futur historien d’art. En effet, on débattait aussi des idées de saint Augustin, Kant, Heidegger, Cioran ou Noïca lors de ces leçons d’anglais (p. 191).

Le goût de l’auteur pour les Beatles faisait partie des motivations qui expliquent son intérêt pour les cours privés d’anglais. Bannie des ondes, cette musique « occidentale » est très prisée par les jeunes qui se la procurent par les réseaux parallèles et organisent en privé des soirées rock. La musique et la danse ne sont pas les seuls domaines dans lesquels ceux qui savent s’en donner les moyens sont en phase avec l’Occident. Dans la famille de l’auteur, on lit aussi par exemple des livres interdits tel le Docteur Jivago du prix Nobel 1957.

Médecin et chercheur scientifique (p. 14), sa mère se met en quatre pour s’en sortir, achète du lait le matin, fait les courses, prépare des conserves pour l’hiver (p. 34), aide les proches de ceux qui avaient été arrêtés, se montre prête à vendre un « Gallé, cadeau de noces des Negresco, pour payer un préparateur » (p. 255), mais tous ces efforts ne sont pas vains, le rang est tenu, l’honneur sauvé, et, par exemple, l’auteur passe avec succès le concours très difficile d’admission aux Beaux-Arts, puis obtient une bourse pour l’Italie.

Somme toute, même le communiste de la famille, le frère de sa grand-mère dont l’engagement remontait aux études suivies à Paris dans les années 1920 et qui occupait une fonction « officielle » au sein du nouveau régime roumain ne s’en sortait pas vraiment mieux. Le Parti lui avait octroyé une belle garçonnière, 1re catégorie, mais il prenait ses repas chez sa sœur, réduite à tenir une petite pension (2 lei la Knödelsuppe, 3,50 lei le Wienerschnitzel…), et n’hésitait pas à s’humilier en protestant de sa bonne foi communiste dans une lettre envoyée au « camarade ministre » pour solliciter de menus avantages (p. 54-67).

Autre détail fourni par l’auteur qui en dit long sur la situation. Si les logements de sa famille à Cluj et Sibiu avaient été confisqués, occupés, nationalisés, ils se retrouvaient à leur tour dans un logement dont le propriétaire avait été exproprié. L’appartement dans lequel ils s’entassaient à Bucarest avait été obtenu grâce à l’intervention d’un personnage important du régime auquel son père avait rendu auparavant un service en le guérissant d’un ulcère duodénal chronique. Il avait appartenu à un général de l’armée de l’ancien régime qui s’était enfui à l’étranger (p. 11-12).

A l’approche de 1968

La roue a commencé tourner vers 1964, quand la ville s’est soudainement « remplie de revenants », les prisonniers politiques qui venaient d’être libérés aussi soudainement qu’ils avaient été arrêtés à la fin des année 1940. A partir de cette date, l’étau se desserre petit à petit, et l’auteur passe en revue les nouvelles opportunités qui se présentaient désormais aux anciens proscrits ou tout simplement à des personnes méritantes ne faisant plus nécessairement partie du Parti communiste (p. 251). En 1967-1968 les choses s’accélèrent :

 Nourris jusqu’alors de classiques censurés, l’avalanche des « modernes » déconcertait : Camus, Sartre, Ionesco (expressément interdit les années précédentes), Kafka, Joyce… Et le cinéma japonais (La femme des sables de Hiroshi Teshigahra), et la nouvelle vague française, et les Felini (…) On n’en croyait pas nos yeux, et la seule crainte était … que cela finisse. (p. 255)

Cela n’empêche pas l’auteur d’adopter une attitude réservée pendant et au lendemain les événements de 1968 : l’écrasement du printemps de Prague et la condamnation de l’intervention soviétique par Ceauşescu  qui atteint à cette occasion le sommet de sa popularité :

C’était en 1968. Partout en Europe, les étudiants bougeaient. Les nôtres aussi, mais au ralenti. Comme d’habitude, on attendait que les grands changements viennent d’ailleurs. Cet « ailleurs », pour nous, c’était Prague. On en parlait beaucoup, et notre regard sur le pays voisin était plein d’espoir, mais plus contemplatif qu’actif, car la vie estudiantine suivait encore les anciens sillages, tandis que l’espoir, lui, était souterrain. Je remarquais vite la force persistante d’une schizophrénie politique qui ne ménageait personne, mais que certains assumaient avec volupté. Il y avait des collègues s’orientant rapidement vers des postes de responsabilité dans l’association des étudiants communistes, ce qui leur garantissait des avantages, surtout au moment de la fameuse « répartition », à la fin de la scolarité. Dans les réunions de l’Association régnait la plus répugnante des langues de bois possibles, et aucun vent de renouveau ne se faisait sentir. On pouvait être un peu surpris (si on était naïf) en réalisant que les mêmes étudiants étaient ceux qui lisaient avec le plus d’intérêt les livres de Soljénitsine (interdit) ou d’Orwell (interdit lui aussi) et qui se passaient en sous-main les derniers 33 tours de Joan Baez, la diva pleurnicheuse des soixante-huitards américains. C’était évident, nous manquions d’esprit politique. (p. 277)

La belle revanche des nantis déchus

Comment interpréter la position de l’auteur et de ses proches appartenant aux générations plus âgées dont il se fait non seulement le chroniqueur mais aussi le porte-parole, comment expliquer sa position par rapport aux changements survenus ultérieurement ?

En reconstituant le discours familial dans les années 1950, qui l’a accompagné jusqu’à la maturité, V.I. Stoichiţă suggère un élément de réponse :

La vie va de l’avant, et elle doit aller de l’avant. Mais quel genre de vie ? L’égalité, en elle-même, est bonne, mais soyons lucides : elle ne pourra pas triompher. Les nouveaux maîtres feront de nouveaux esclaves. Et la soi-disant égalité sera seulement pour ces derniers. (p. 108)

On ne saurait cependant en rester à ce discours qui n’a rien d’étonnant dans un pays où « certains étaient plus égaux que d’autres ». Il est trop vague et contient davantage de questions que de réponses. Pour caractériser la démarche qui semble caractériser le petit monde du héros de ce récit, son auteur et ses proches il y a presque un demi-siècle il faut davantage. La quatrième de couverture du livre parle de la « posture résiliente » du narrateur. Cette piste mérite d’être prise en compte. En effet, la description très vivante et réaliste de cet auteur, les propos rapportés et les commentaires de l’auteur lui-même permettent de saisir le modus vivendi patiemment forgé par les victimes des abus du régime appartenant aux anciennes élites devant les adversités auxquelles ils avaient été confrontées. De ce point de vue, à regarder de plus près, le récit est avant tout positif, et on peut estimer que les anciens nantis ont fini par prendre une belle revanche par rapport au sort injuste qui leur avait été réservé. Les ouvertures qui s’en sont suivies n’ont pu que les conforter, même si elles ont été de courte durée, ils ont su en tirer profit.

La remarque qui figure en guise de conclusion du passage cité plus haut indiquecependant les limites de cette démarche de l’auteur, de ses proches, de son milieu social : « C’était évident, nous manquions d’esprit politique. »

Un modus vivendi ambigu

Telle qu’elle ressort du récit, la vision du monde de l’auteur et de ses proches apparaît sous le signe d’une triple absence. On cherche en vain un questionnement à propos du milieu social dont provient l’auteur et auquel il voue un véritable culte. Il en va de même pour d’éventuelles considérations sur le rôle que des facteurs autres qu’extérieurs, l’URSS et le Parti communiste roumain, auraient pu jouer dans le fonctionnement du régime en place. Même topographiquement, le petit monde du narrateur est parfaitement circonscrit, le centre de Bucarest, coupé du reste, et ne cherchant pas le contact. Enfin, plus étonnant encore, aucun personnage du récit n’est porteur d’une révolte à proprement parler, c’est-à-dire contre les injustices effectives générées par le nouveau régime politique. On sent le mépris, le dégoût devant l’absurdité de la situation, mais l’injustice, celle qui se donne à voir concrètement, n’est pas interrogée. Elle va de soi. Sans doute était-il sous-entendu que ce régime était injuste, mais il est perçu avant tout comme un corps étranger et s’est sur son absurdité que l’accent est toujours mis. Dans le contexte de l’époque marqué souvent par l’arbitraire, où le pouvoir s’arrogeait le monopole du discours critique, une telle vision et attitude empreintes de fatalisme est compréhensible, certes, mais jusqu’à un certain point. Dans un sens le modus vivendi construit dans ce milieu social repose sur cette triple absence. Ceci ne manquera pas de peser par la suite sur le cours de l’histoire roumaine.

En effet, c’est justement en pointant les injustices, telles qu’elles se donnaient à voir, grâce aux brèches du système, à ses contradictions, revirements, etc., que la contestation, la revendication sociale et la dissidence s’affirmeront à partir de la fin des années 1960. Or elles ont été très faibles en Roumanie. Pratiquement, des personnages comme le dissident Paul Goma et l’ouvrier Vasile Paraschiv font figure d’exception. Eux-mêmes mais aussi leurs vues et les revendications dont ils étaient les porteurs joueront donc un rôle marginal dans la période qui a suivi la chute du régime Ceauşescu, chute provoquée par les secteurs les plus réalistes de ce même régime dans la foulée de l’implosion du communisme en URSS et dans les autres anciens satellites. Les membres de la génération de V.I. Stoichiţă, formés à l’ombre et dans le culte des victimes appartenant à l’élite méritante de l’ancien régime, qui avaient su s’imposer grâce à leurs propres mérites dans divers domaines, qui ont su éviter autant que possible de se compromettre avec le régime communiste et se sont abstenus de répondre aux sirènes du nationalisme prôné par Ceauşescu, ont eu un destin plus singulier. Ils étaient a priori les mieux placés pour jouer un rôle de premier temps dans l’œuvre de restauration des valeurs abolies ou dévoyées par la dictature communiste, dans les tentatives de renouer avec le passé précommuniste roumain et de s’aligner sur les standards occidentaux. Tel ne fut pas tout à fait le cas parce que le modus vivendi qu’ils avaient réussi à négocier dans des conditions très difficiles à l’époque communiste allait les empêcher de l’emporter moralement par rapport aux leaders de l’après-1989 issus de la nomenclatura communiste désormais reconvertis à l’économie de marché et à la démocratie parlementaire. Aussi, pour pouvoir participer aux affaires du pays, ont-ils dû se contenter longtemps d’un second rôle. L’accusation d’élitisme portée contre eux allait souvent faire mouche sur le plan politique alors que le populisme de leurs adversaires, qu’ils dénonçaient à leur tour, se révélera d’une redoutable efficacité. Enfin, l’hégémonie sur le plan de la culture et des idées qu’ils exerçaient sans rencontrer de résistance majeure de la part de ceux qui au début des années 1990 poussaient les ouvriers à scander  « Nous travaillons, nous ne réfléchissons pas ! » allait être bousculée par les critiques formulées par des jeunes universitaires, bardés eux aussi de diplômes, en phase avec les formes de radicalisme en vigueur en Occident[3]. Les illusions de l’anticommunisme prôné par les « boyards de la pensée » perdront de leur pouvoir d’attraction sans entamer de quelque manière que ce soit le système d’oligarchie élective géré alternativement par une droite suffisante et une gauche démagogique et conservatrice.

Quelques repères chronologiques

Etabli à l’étranger depuis 1981, V. I. Stoichiţă n’est pas concerné par cette évolution. C’est peut-être la raison pour laquelle son récent témoignage est précieux. Wikipedia (ro) nous indique à son propos qu’il a enseigné à la Faculté des beaux-arts de Bucarest entre 1973 et 1981, après avoir obtenu sa licence à Rome et avant de partir pour l’Allemagne avec une bourse Humboldt. Pendant cette période, il a participé aux séminaires de Păltiniş, autour du philosophe Constantin Noïca (1909-1987, domicile obligatoire entre 1949 et 1958, condamné à 25 ans en 1959, libéré en 1964,  puis chercheur au Centre de logique de Bucarest), en compagnie notamment de Gabriel Liiceanu et d’Andrei Pleşu. C’est ce dernier qui correspond le mieux au parcours existentiel, intellectuel et politique que nous venons d’esquisser à partir du récit de V.I. Stoichiţă. Andrei Pleşu incarne à sa façon la succes story la plus éclatante et largement méritée que cette génération a pu connaître dans l’histoire récente roumaine mais aussi les limites infranchissables auxquelles elle s’est heurtée. Né un an avant V.I. Stoichiţă, en 1948, il a suivi un cursus similaire jusqu’en 1982 : chef de promotion à la Faculté des beaux-arts, chercheur à l’Institut d’histoire de l’art, boursier Humboldt à Bonn entre 1975 et 1977 puis à Heidelberg entre 1983 et 1984. Entre temps, en 1982, il est exclu du Parti communiste auquel il avait adhéré à 19 ans, en 1968, et mis à la porte de l’Institut suite à une sombre histoire de complot ourdi par une mystérieuse secte de la méditation transcendentaliste qui visait surtout les personnes considérées comme incommodes par le pouvoir. Ministre de la Culture du gouvernement Petre Roman en 1990-1991, puis des Affaires étrangères sous la présidence de Constantinescu (élu sur un programme anticommuniste) qui avait succédé à Iliescu (ex-communiste), il est à l’origine de plusieurs initiatives très appréciées, tels le Musée du paysan roumain et l’institut d’études avancées New Europe College destiné aux jeunes chercheurs. Leader d’opinion parfois controversé, véhiculant des idées plutôt de droite mais ouvert au débat, ce personnage a forcé le respect de nombre de ses contemporains parce qu’il est l’un des rares intellectuels réputés à avoir investi la politique afin de réaliser quelque chose de positif. On cerne mieux cependant sa personnalité en consultant les deux mémoires qu’il avait envoyés en 1982 à Ceauşescu pour demander sa réhabilitation :

Depuis 1971, quand j’ai fini mes études, et jusqu’à aujourd’hui je me suis efforcé d’exercer ma profession avec le plus grand sérieux en me mettant, avec toute ma capacité de travail, au service de l’art et de la culture roumaine. J’ai publié un grand nombre d’études et d’articles dans la presse, j’ai réalisé plusieurs séries d’émissions pour la radio et la télévision et je suis l’auteur de trois livres, bien reçus tant par le large public que par les spécialistes. Lors de ma spécialisation, j’ai tenu à Bonn, Düsseldorf et Dortmund plusieurs conférences sur l’art roumain, en estimant que c’était de mon devoir, une affaire d’honneur pour moi, que de la faire connaître et apprécier partout à sa vraie valeur. (…)

Blessé spirituellement par l’anéantissement, le temps d’un instant, de tant d’années d’efforts enthousiastes et par l’annulation de tous mes projets d’avenir (légitimes à mon âge, 33 ans), je m’adresse à vous camarade Secrétaire général, à votre humanité, en vous demandant de réexaminer mon cas, tel qu’il se présente objectivement. Je vous assure que tout ce que je désire est de pouvoir faire la preuve de ma foi, de ma loyauté à l’égard du pays, en participant au processus d’affirmation de nos valeurs sur le plan universel.[4]

Exhibée lors d’une polémique avec son ancien Premier ministre Petre Roman (né en 1946, fils d’un haut dignitaire communiste, ingénieur, chef de sa promotion, doctorat à Toulouse, 1970-1974, proche d’Iliescu pendant les événements de décembre 1989), ces lettres ont jeté un certain froid et alimenté des interprétations contradictoires, comme souvent dans ce genre de situation en Roumanie. La position d’Andrei Pleşu en cette occasion n’a pourtant rien d’étonnant et semble cohérente avec sa démarche avant et après cet « accident » qui a marqué sa carrière. Décidément, on a trop souvent tendance à dramatiser et à spéculer en Roumanie. Il est tout aussi déplacé de voir en lui un « collaborateur de la Securitate » comme le fait Petre Roman qu’un dissident. De la même façon, il est déplacé de traiter Petre Roman de communiste à cause de ses antécédents. On oublie trop souvent que c’est parmi les anciens « camarades » que l’on rencontre les partisans les plus déterminés du libéralisme. Pourtant ainsi vont les choses en Roumanie, ce qui ne manque pas de brouiller les repères. Décidément, dans ce pays, l’« esprit politique », pour paraphraser V.I. Stochiţă, continue de jouer des tours à ceux qui cherchent à y voir plus clair.

Nicolas Trifon

Paris, novembre 2014

 

 



[1] Actes Sud, 2014.
[2] Deux titres méritent d’être signalés sur la question du rapport nostalgique au passé communiste : Sunt o babă comunistă (trad. française Je suis une vieille coco), de Dan Lungu (2008) et Născut în URSS [Né en URSS], 2007, du Moldave Vasile Ernu, véritable best-seller en Roumanie.
[3] Cf. Sorin Adam Matei, Boierii mintii [Les Boyards de la pensée], Bucarest 2004 ;  Iluzia anticomunismului, coord. Vasile Ernu, Costi Rogozanu, Ciprian Siulea, Ovidiu Tichindeleanu, Chisinau, 2008 (cf. compte rendu dans http://balkans.courriers.info/article14234.html).

Des Valaques de Mathias Menegoz aux haïdoucs de Panaït Istrati



 
Intrigué par le titre, un mot nouveau qui sonne assez étrange en français, un peu désuet, puisqu’il renvoie à l’ancienne orthographe des Carpates, Carpathes ou encore Karpathes, mais qui passe bien en fin de compte, j’ai plongé dans la lecture de Karpathia de Mathias Menegoz sans trop savoir au départ si j’irai bien loin. 696 pages c’est beaucoup pour quelqu’un qui ne lit plus que très rarement des romans et qui était engagé sur plusieurs fronts en matière de lecture et écriture en ce moment. A ma grande surprise, je l’ai lu d’un bout à l’autre avec un plaisir tout particulier parce que du même ordre que celui que je devais éprouver vers l’âge de 12-13 ans en lisant Walter Scott ou encore Alexandre Dumas. En effet, Karpathia c’est du Dumas, mais écrit en ce début du XXIe siècle, sur un ton très XXIe siècle soucieux d’éviter toute remarque ou dérive frôlant ce qui peut faire figure de politiquement incorrect à l’égard des femmes, des pauvres, des minorités, etc., ce qui ne manque d’accentuer le décalage avec le contexte très XIXe siècle dans lequel se déroule le périple du personnage central du roman, un jeune noble hongrois, ancien officier de l’empereur, le comte Korvanyi. Héritier d’un vaste domaine, ce dernier quitte Vienne pour se rendre sur ses terres,  à la périphérie d’un Empire en pleine mutation, quelque part en Transylvanie. Une fresque historique, un roman d’aventures, paru dans une maison d’édition réputée surtout pour ses performances en matière d’autofiction et qui compte parmi ses auteurs Emmanuel Carrère et Marie Darrieussecq ou, pour ce qui est des Roumains cette année, Dumitru  Tsepeneag et Mircea Cărtărescu. Donc un roman historique, d’aventures, mais aussi autre chose. Quoi au juste je ăne saurais dire. Après l’avoir lu, je me suis mis à la recherche d’informations sur la question et c’est la déclaration du directeur de P.O.L., Paul Otchakovsky-Laurens, qui m’a semblé fournir l’explication la plus plausible bien que pas entièrement satisfaisante :

« Je n'ai aucune attirance pour le roman historique, qui me paraît relever de la littérature de jeunesse. J'ai donc ouvert le manuscrit avec beaucoup de réticences. Puis, je l'ai lu d'une traite. Etonné, je l'ai soumis à mon entourage, qui a porté le même jugement. En fait, je ne comprends toujours pas vraiment ce qui me plaît tant. » (cité par Eric Aeschimann, Le Nouvel Observateur, 11 septembre 2014).
En cherchant sur le Web, je suis tombé sur une brève allocution filmée de l’auteur qui raconte comment, en visite en Hongrie chez des membres de sa famille, il a voulu pousser plus loin et s’est rendu en Transylvanie où il est tombé sous le charme d’une région montagneuse remplie de mystères.  Enfin, dans un entretien, il évoquait ses ascendants souabes (colons de langue allemande installés par l’Autriche au XVIIIe siècle sur ses terres reprises aux Ottomans et dont des descendants vivent de nos jours en Hongrie et dans le Banat serbe et roumain). Cela peut expliquer, jusqu’à un certain point, pourquoi l’auteur réussit un véritable tour de force en se refusant de trancher à propos du contentieux opposant les Valaques aux Hongrois. A mon goût, la mise en scène de ces communautés qui se côtoient sans jamais se mélanger est l’aspect le plus passionnant du livre loin devant le destin héroïque/tragique du personnage central auquel elle sert de toile de fond. Difficile de dire dans quelle mesure les serfs, les serviteurs, les petits nobles, les paysans et les forains, les fonctionnaires civils et militaires de l’empereur, les Hongrois et les Tsiganes, les Sicules, les Saxons ou les Valaques évoqués reflètent les réalités historiques. L’auteur s’est beaucoup documenté, c’est certain, mais au fur et à mesure que l’on se déplace de Vienne vers l’est les choses deviennent de plus en plus embrouillées. Cela est surtout vrai pour les Valaques, les plus nombreux sur les terres de notre comte, comme dans l’ensemble de la Transylvanie, ces serfs pour la plupart, mais aussi contrebandiers, bandits, moines et autres popes qui devront attendre presque un siècle pour échapper au statut subalterne et prendre leur revanche.

Une chose est certaine, la reconstitution de l’atmosphère et des tensions qui prévalaient en ces temps agités est émouvante et invite le lecteur à se replonger dans un passé révolu mais qui a laissé des traces perceptibles encore de nos jours. Passionné par le détail, l’auteur évite tout jugement de valeur, tout propos malveillant au sujet des mille personnages qu’il met en scène, ce qui constitue un vrai exploit à propos de cette région dans laquelle les stéréotypes dépréciatifs comme valorisants ont la vie dure. Cela étant dit, la reconstitution à laquelle procède l’auteur exige parfois une bonne dose d’imagination, à propos par exemple des Valaques de l’époque sur lesquels on sait pas grand-chose en fin de comptes, sinon qu’ils n’avaient pas droit au titre de nation à l’instar des Sicules, des Hongrois et des Saxons. « Ils étaient non seulement serfs mais aussi membres d’une communauté méprisée à laquelle on ne donnait pas le nom de nation et qui n’avait aucun droit politique en Transylvanie », écrit l’auteur à la page 180.

Si la sympathie de l’auteur  va vers l’ancien officier de l’empereur, aristocrate au-dessus de la mêlée, qui vit et agit dans le culte de l’honneur, les faits et gestes des membres des communautés qui se trouvent sur ses terres et les alentours sont scrutés avec la minutie d’un entomologiste et la froideur d’un fonctionnaire autrichien. On le voit surtout dans l’évocation du monde obscur des mystérieux forestiers valaques, de leur organisation interne, des complots qu’ils ourdissent, de leurs actions vis-à-vis des serfs qu’ils tiennent sous leur coupe tout en les protégeant et en les vengeant contre les nantis. La description réaliste, sans concessions, de ces « forestiers », plus connus dans la région sous le nom de haïdoucs, est bien venue si l’on pense à l’instrumentalisation, à des fins nationalistes surtout, dont ils ont fait l’objet.

Pour une approche plus empathique du monde des haïdoucs, de ceux qui se trouvaient de l’autre côté des Carpates cette fois-ci, le lecteur pourra cependant se reporter au bel ouvrage de Panaït Istrati intitulé Présentation des haïdoucs, réédité par la maison L’échappée, quelques mois après la parution de Karpathia. Dans sa postface, Carmen Oszi cite une confession de l’écrivain d’origine roumaine qui donne le ton de ce livre paru pour la première fois en 1925 :

« Dans la fourmilière humaine, il y a des hommes qui n’ont pas assez de leur propre vie, de leur souffrance, de leur bonheur et qui se sentent vivre toutes les vies de la terre. Mille béatitudes ne les empêchent pas d’entendre un gémissement ; mille douleurs ne peuvent les priver d’une seule joie. Ce sont les hommes-échos : tout résonne en eux (…) Je suis un de ces hommes-là : je suis un haïdouc. » (p. 145).

Décidément, avec Panaït Istrati, les haïdoucs intègrent de plain-pied la galerie des révoltés contre toutes les injustices.

PS Les éditions L’échappée ont également réédité cette année la biographie signée par Monique Jutrin, Panaït Istrati, un chardon déraciné, tandis que les éditions Peter Lang publient Panaït Istrati de A à Z de Dolores Toma. Mathias Menegoz a reçu le prix Interallié 2014 pour Karpathia.

Nicolas Trifon


dimanche 14 septembre 2014

Απάντηση στον Ιωάννη Αβέρω



Το μαχητικό και υπαινικτικό άρθρο με τίτλο: «Oι Έλληνες Βλάχοι και η Αρμάνικη Φάρα. Ποιοί είναι και τι επιδιώκουν με την προπαγάνδα τους οι Αρμάνοι»   που υπογράφεται από τον Ιωάννη Αβέρωφ και δημοσιεύτηκε από την εφημερίδα «Το Βήμα» στις 9 Ιουλίου 2006, περιλαμβάνει μισές αλήθειες και μισά ψέματα, λάθη και κυρίως συντομευμένες παρουσιάσεις γεγονότων που χρειάζονται διευκρινήσεις. Θα περιοριστούμε να τις αναδείξουμε, χωρίς να μπούμε σε λεπτομέρειες, αφού αλλού είναι η ουσία.


Ο συγγραφέας του ποιήματος που κάποιοι το ανήγαγαν σε ύμνο των Βλάχων – ποιήμα που αναθεματίζει εκείνους που ξέχασαν τη γλώσσα των προγόνων τους- γεννήθηκε υπήκοος της Οθωμανικής Αυτοκρατορίας στο Μαλόβιστε της Πρώην  Γιουγκοσλαβικής Δημοκρατίας της Μακεδονίας και πέθανε ως γιουγκοσλάβος υπήκοος στο ίδιο χωριό που βρίσκεται κοντά στο Μοναστήρι (Μπίτολα). Η σύντομη παραμονή του στο Βουκουρέστι, όπου είχε ένα μικρό εστιατόριο και η θέση του επιβλέποντα που είχε για μικρό διάστημα στο ρουμάνικο λύκειο του Μοναστηρίου δεν κάνουν τον Μπελιμάτσε (1848-1928)  « ρουμάνο δάσκαλο ... που το ποίημα του μεταφράστηκε στα βλάχικα για τις ανάγκες του έθνους».
Δεν είναι 2000 άτομα αλλά 4000 άτομα που συμμετείχαν στο Βουκουρέστι στη συνάντηση της 23ης Μαίου (που είναι η επέτειος του οθωμανικού διατάγματος του 1905 που αναγνωρίζει το Βλάχικο Μιλλέτι). Οι σύλλογοι που απαρτίζουν τη «Αρμάνικη Φάρα» αριθμούν περίπου 7000 μέλη. Οι αριθμοί αυτοί προέρχονται από τον ρουμάνικο τύπο που δεν υποστηρίζει αυτή την πρωτοβουλία. Διευκρινίζουμε ότι στην απογραφή του 2002, 26.387 άτομα δήλωσαν Βλάχοι, από τους οποίους 14.258 δήλωσαν τα βλάχικα ως μητρική γλώσσα. Η βλάχικη κοινότητα της Ρουμανίας, την εποχή αυτή, αριθμούσε περίπου 100.000 ανθρώπους. Δεν προέρχονται όλοι από τις οικογένειες που έφτασαν κατά την περίοδο 1924-1932 για να εγκατασταθούν στη Νότια Δοβρουτσά. 
Δεν είναι παράξενο ότι σε μια χώρα που η Άκρα Δεξιά αριθμούσε ένα τέταρτο των ψηφοφόρωνν στις εκλογές του 1937, υπάρχουν πολλοί φασίστες ανάμεσα στους Βλάχους. Άλλοι ήταν φιλελεύθεροι, άλλοι κομουνιστές και άλλοι οπαδοί του Αγροτικού Κόμματος. Όταν εστιάζουμε στους πρώτους εξαιτίας της μυθολογίας που καλλιέργησαν, για λόγους που τους ξεπερνούν, ανοίγουμε το δρόμο σε παρερμηνείες που προκαλούνται από συντομευμένες παρουσιάσεις γεγονότων.Στην πραγματικότητα, ο Αβέρωφ α ποδίδει τη «βλάχικη  αναγένηση» που διαπιστώνουμε στα Βαλκάνια μετά την αποκατάσταση της ελευθερίας της έκφρασης και της δημιουργίας συλλόγων, στη δεκαετία του 1990, σε μια συνομωσία που διαπλέκεται από τους  παλιούς φασίστες του 1930. Αυτή η εξήγηση είναι ανεπαρκής 
Στην πραγματικότητα, η «βλάχικη αναγέννηση» στην Ελλάδα προηγείται αυτής των πρώην κομμουνιστικών χωρών αν και είναι διαφορετικής μορφής. Από την δεκαετία του 1980, διαπιστώνουμε τον πολλαπλασιασμό των βλάχικων συλλόγων και των βλάχικων δημόσιων εκδηλώσεων στη Ελλάδα που συνοδεύεται από τη δήλωση των συμμετεχόντων, με λιγότερη ή περισσότερη έμφαση, ότι ανήκουν στον ελληνικό κόσμο. Στις άλλες χώρες, η πολιτισμική αναγέννηση εκδηλώθηκε με την επιβεβαιώση της ιδιαίτερης ταυτότητας και σε κάποιες περιπτώσεις με εθνικές διεκδικήσεις. Το φαινόμενο αυτό είναι νέο γιατί το ρουμάνικο κράτος δεν συμμετέχει και γιατί ο ρόλος του, την περίοδο που χρηματοδοτούσε τα ρουμάνικα σχολεία (μεταξύ 1864 και 1913 στις περιοχές υπό οθωμανική διοίκηση και μέχρι το 1945 στην Ελλάδα), έχει κατηγορηθεί. 
Έτσι φτάνουμε στις βασικές θέσεις του Ιωάννη Αβέρωφ, που τις χαιρετίζουμε για δυό λόγους: συμμετέχει στις αλλαγές που  συνέβησαν τα τελευταία χρόνια σε μια μερίδα των Βλάχων και προχωρεί στην  κριτική του βλάχικου εθνικισμού. Μπορούν όμως να υπάρξουν επιφυλάξεις, όσον αφορά τον τόνο που υιοθετεί, τις εξηγήσεις που δίνει και τα συμπεράσματα στα οποία καταλήγει. 
Από την μια μεριά, ο βλάχικος εθνικισμός αποδίδεται αποκλειστικά στη βλάχική προπαγάνδα, που την καταγγέλει με τους ίδιους όρους που καταγγέλεται η ρουμάνική προπαγάνδα μέχρι πρόσφατα στην  Ελλάδα, ενώ όπως ο ίδιος ομολογεί,  η διαφορά είναι σημαντική. Στη Ρουμανία σήμερα πολλοί Βλάχοι αισθάνονται διαφορετικοί και διεκδικούν καθεστώς εθνικής μειονότητας. Από την άλλη, η κριτική του βλάχικου εθνικισμού είναι προβληματική γιατί δε φτάνει μέχρι το τέλος της επιχειρηματολογίας που διατυπώνεται. Το λέμε καθαρά: η κριτική αυτή είναι από πολλές απόψεις δικαιολογημένη, κυρίως από την άποψη του συντάκτη αυτού του κειμένου, απόψη που δεν είναι μοναδική ανάμεσα σε εκείνους που συμμετέχουν στη «βλάχικη αναγέννηση» σε ευρωπαϊκό πλαίσιο. Ναι, στα Βαλκάνια «αρεσκόμαστε συχνά στο μύθο, ο οποίος είναι θελκτικός και παρμυθητικός, ενώ η γνώση και η αυτογνωσία είναι συχνά οδυνηρές» και οι Βλάχοι δεν αποτελούν εξαίρεση από αυτόν  τον κανόνα. Στην πραγματικότητα,  «η καταγωγή δεν προκαθόρισε την ιστορική πορεία των Βλάχων, αλλά αντίστροφα η πορεία αυτής της εξέλιξης γέννησε τον αντίστοιχο προβληματισμό και για την όποια καταγωγή τους». Αυτό όμως ισχύει για όλες τις εθνικές συνιστώσες της νοτιοανατολικής Ευρώπης. Η αναφορά στον Ήλιο της Βεργίνας είναι εμβληματική. Προφανώς η «Αρμάνικη Φάρα» δε λέει ότι οι Βλάχοι είναι «οι μόνοι γνήσιοι απόγονοι των Αρχαίων Μακεδόνων που δεν ήταν Έλληνες», όπως επιβεβαιώνει ο Ι.Αβέρωφ, αλλά πολλά από τα μέλη τους το σκέφτονται μέσα τους, και εδώ είμαστε στην καρδιά του εθικισμού με τις εκφράσεις του τις πιο γελοίες και αποκρουστικές:  η οικειοποίηση ενός παρελθόντος μακρινού και η απόρριψη των άλλων διεκδικητών του, νόμιμων ή όχι. Πρέπει να υπενθυμίσουμε ότι οι σοβαρές επιστημονικές εργασίες δεν μπορούν με βεβαιότητα να υποστηρίξουν τη μια θέση ή την άλλη και οι συγγραφείς τους περιορίζονται σε υποθέσεις περισότερο ή λιγότερο αληθοφανείς. «Η «αρμάνικη εθνική μυθολογία όπως συμβαίνει με όλους τους εθνικισμούς, διατυπώνει μια ενιαία θεωρία καταγωγής» δηλώνει ο Ι.Αβέρωφ. Αλλά τι συμβαίνει με τους άλλους εθνικισμούς, χωρίς αμφιβολία παλαιότερους, των οποίων η οξύτητα στα Βαλκάνια είναι αδιαμφισβήτητη. Πραγματικά, τα επιχείρηματα που διατυπώθηκαν πιο πάνω δικαιολογούν την καταδίκη του βλάχικου εθνκισμού, αλλά ισχύουν και για τους εθνικισμούς που υποστηρίζονται από τα κράτη των Βαλκανίων. Αυτό δεν λαμβάνεται καθόλου υπόψη στο λόγο του Ι.Αβέρωφ. Χαρακτηρίζει τη βλάχικη προπαγάνδα υποπροϊόν που δημιουργήθηκε στο πλαίσιο της μετακομμουνιστικής εποχής, χωρίς να αναρωτηθεί ποιό είναι το «προϊόν». Το προϊόν όμως έχει όνομα, είναι ο ρουμάνικος, ελληνικός, αλβανικός και σλαβομακεδόνικος εθνικισμός. Δεν θα μπορούσα περισσότερο από τον Ι.Αβέρωφ να αποφανθώ για αυτό που αποκαλεί «βλάχικο εθνικό αίσθημα». Στην πραγματικότητα, αυτό που αντιμετωπίζουμε, στις αρχές αυτού του αιώνα, είναι η δήλωση με τις πιο πολλές και εννίοτε συγκεχυμένες μορφές της ιδιαιτερότητας που συγκαλύφθηκε από τις εθνικές ιδεολογίες που κυριάρχησαν στην περιοχή. «Είστε δικοί μας, αλλά ξεχάστε τις διαφορές σας» λένε επί της ουσίας στους Βλάχους. Aπέναντι σ’αυτή τη γεναιόδωρη αλλά υποθετική προτροπή, η επιλογή είναι περιορισμένη. Η εξέλιξη που διαπιστώνουμε τα τελευταία χρόνια είναι αντιφατική και διαφορετική σε κάθε χώρα, αλλά μαρτυρεί την ίδια τάση να εκδηλωθεί μια ιδιαιτερότητα, συχνά αγνοημένη, κρυμμένη, παραποιημένη. Στην Ελλάδα, οι Βλάχοι πέτυχαν να είναι ορατοί και σεβαστοί μέσω ενός πλούσιου πολιτισμικού ακτιβισμού (κυρίως με τα Ανταμώματα των Βλάχων) που συνοδεύεται από την επίμονη υπενθύμιση ότι ανήκουν στο ελληνικό έθνος, ενώ στη Ρουμανία προκάλεσαν έκπληξη, κόβοντας τους δεσμούς με αυτή που κάποτε περνούσε ως η μητέρα πατρίδα τους. Η σημερινή κατάσταση στα Βαλκάνια δε φαίνεται να δικαιολογεί τις ανυσηχίες του Ι.Αβέρωφ που βλέπει στο βλάχικο εθνικισμό ένα παράγοντα «επαύξησης της περιρέουσας ατμόσφαιρας στα Βαλκάνια». Πιο ανησυχητική είναι αντίθετα η προοπτική σκλήρυνσης και μετατροπής της βλάχικης πολιτισμικής αναγέννησης σέ εθνικισμό, αναγκαστικά περιορισμένο: βλάχικο σε κάποιους Βλάχους, ελληνικό, ρουμάνικο, σλαβομακεδόνικο ή αλβανικό σε αυτούς που διαφωνούν μαζί τους. Ποιά είναι σήμερα η πορεία της βλάχικης αναγέννησης; Ένα πράγμα είναι σίγουρο. Διαφέρει από τη μια χώρα στην άλλη. Στις πρώην κομμουνιστικές χώρες, όπου το Σύνταγμα παραχωρεί το καθεστώς της εθνικής μειονότητας σε ομάδες μικρότερες από τους Βλάχους, η διαδικασία για να αποκτηθεί αυτό το καθεστώς φαίνεται αναπόφευκτη. Το καθεστώς αυτό έχει αποκτηθεί στην Πρώην Γιουγκοσλαβική Δημοκρατία της Μακεδονίας, η διαδικασία αυτή πραγματοποιείται τώρα στη Ρουμανία, ενώ διαδικασίες αυτού του είδους διατυπώθηκαν πρόσφατα στην Αλβανία, όπου αναγνωρίστηκαν μόνο ως εθνοτική ομάδα . Αντίθετα, θα ήταν μάταιο να αναμένουμε μια τέτοια διαδικασία στην Ελλάδα, της οποίας το Σύνταγμα, αρκετά παλαιότερο, δεν προβλέπει τέτοιο καθεστώς για τις μειονότητες. Μια θετική εξέλιξη σε ευρωπαϊκό πλαίσιο είναι απόλυτα εφικτή σ’ αυτή τη χώρα. Για παράδειγμα σε μια χώρα σαν τη Γαλλία, της οποίας το Σύνταγμα δεν προβλέπει ιδιαίτερο καθεστώς για τις μειονότητες και τις γλώσσες τους, οι λεγόμενες «περιφερειακές κουλτούρες», η βάσκικη, η η αλσατική, η βρετόννικη γνώρισαν αξιοσημείωτη ανάπτυξη τις τελευταίες δεκαετίες. Μια τέτοια εξέλιξη μπορεί εύκολα να επιχειρηθεί στην Ελλάδα, όπως μαρτυρεί η επιτυχία των μουσικών και φολκορικών θεαμάτων και η πληθώρα των μελετών και των ερευνών που αφορούν τους Βλάχους. Αλλά θα έπρεπε για να συντελεσετεί πρόοδος πιο ουσιαστική, να ξεπεράσουμε τα ταμπού που βαραίνουν στις δημόσιες συζητήσεις, να πάψουμε να αντιλαμβανόμαστε την ιστορία  και την πολιτική ως αποτέλεσμα απόκρυφων συνομωσιών και να βρούμε τρόπους εγκαθίδρυσης  κλίματος χαλαρότητας. Δυστυχώς, ο Ι.Αβέρωφ δεν ασχολείται με αυτό το στόχο.
Τελικά, υιοθετεί τη θέση των Ρουμάνων εθνικιστών  βλάχικης καταγωγής που δηλώνουν ότι οι Βλάχοι που ζουν στη Ρουμανία είναι Ρουμάνοι. Στην πραγματικότητα, στην Ελλάδα οι Βλάχοι είναι Έλληνες, στην Αλβανία Αλβανοί και ούτω καθεξής. Μια πιο ψαγμένη ανάλυση που λαμβάνει υπόψη τις βαλκανικές πραγματικότητες θα μας επέτρεπε να μη μείνουμε μόνο σ’αυτή την προφανή αλήθεια.
 
Νicolas Trifon