vendredi 15 août 2014

Retour dans les Balkans avec Guillaume Lejean



Les lettres, mémoires, rapports de mission issus des archives et articles parus dans des publications spécialisées telles que le Bulletin de la Société de géographie ou destinées à un large public (la Revue des deux mondes, le Magasin pittoresque…) réunis pour la première fois dans l’épais volume qui vient de paraître aux éditions Non Lieu rendent enfin disponibles les travaux de Guillaume Lejean (1824-1871), un auteur qui a connu son heure de gloire du temps de Napoléon III et qui demeure une référence pour les géographes et les historiens[1]. L'introduction est signée par la biographe du voyageur-géographe, le choix des matériaux, leur présentation, la postface et l'appareil de notes, très fourni, par l'historien Bernard Lory. Il s’agit d’un travail d’édition remarquable à tout point de vue. Pour rendre accessible une œuvre aussi disparate, rédigée dans un langage dont certaines tournures peuvent surprendre de nos jours et surtout identifier des faits, rectifier des erreurs, rendre intelligibles des ethnonymes, toponymes et autres anthroponymes orthographiés à l’ancienne ou sortis d’usage depuis longtemps, pour contextualiser certaines affirmations, il fallait faire des recherches ardues dont on imagine difficilement de l’extérieur l’étendue et le caractère fastidieux. Pour une publication papier (et pas seulement d’ailleurs), seule une édition rigoureusement annotée présente un réel intérêt à l’heure où tant de documents sont disponibles à l’état brut sur la Toile, et donnent lieu à des interprétations souvent tendancieuses ou tout simplement délirantes sans rapport avec le contexte dans lequel ils ont été rédigés.

Comme chez nombre de ses contemporains, les formules méprisantes et infantilisantes, les jugements à l’emporte-pièce énoncés sur un ton de supériorité à propos des diverses races des Balkans ne manquent pas dans les écrits de Lejean. Prenons les Valaques, ceux du nord du Danube, les Roumains, à ne pas confondre avec ceux de Macédoine, d’Epire et de Thessalie, les Aroumains qu’il appelle Valaques du Sud ou encore Zinzares (p. 372). Dans une lettre écrite en juin 1857, à la veille de la naissance, grâce notamment à l’appui de Napoléon III, de l’Etat moderne roumain (janvier 1859), il en dresse un tableau haut en couleur assez déroutant à premier abord :

“Quelle singulière nation ! Des enfants qui se croient des hommes, mais du moins des enfants sympathiques.  Les Serbes, que j’admire bien davantage, sont dignes mais un peu roides. Les Roumains sont les Français du Danube, avec une certaine ingénuité en plus ; seulement ils tiennent à ne pas être ingénus. Leur cordialité est charmante et leur dévouement sincère. Le sentiment ne leur manque pas ; c’est la solidité, le sérieux, la moralité qui leur manquent. Je leur dis quelquefois : Vous êtes des enfants, et déjà vous êtes vieux et gangrenés jusqu’à la moelle. Ils me répondent : C’est le fait des phanariotes. Eh ! Morbleu, laissez-là les phanariotes, et corrigez-vous ! J’aime quelques individus mais pas la masse. Il m’a paru que les paysans valent mieux, si affaissés qu’ils soient ; quant à l’aristocratie c’est une étable d’Augias[2]. Entrez dans un salon, et vous pouvez dire tout d’abord : neuf sur dix de ces hommes sont des voleurs ; neuf sur dix de ces femmes sont des… ou le seront. Une frivolité, une légèreté, une paresse, un luxe inouïs, et, pour suffire à des dépenses folles, des ressources honteuses ou l’exploitation impitoyable du klakasch (paysan corvéable). Il est vrai que la boyarie confiant aux Tziganes  bohémiens l’éducation de ses enfants et la conduite de ses voitures, on voit d’où sort chaque génération.” (P. 268.)

Les Valaques ne sont évidemment pas les seuls à avoir droit à de tels raccourcis désobligeants, et les généralisations sont d’un goût douteux, même quand elles se veulent bienveillantes comme dans le cas des pacifiques laboureurs bulgares et des vaillants guerriers serbes.

Pour être déplaisante rétrospectivement, la rhétorique centrée sur la psychologie des peuples qui abonde dans les écrits des voyageurs, géographes et diplomates occidentaux parcourant le Sud-Est européen ne devrait pas nous faire perdre de vue le fait que c’est à ces écrits que nous devons pour l’essentiel les maigres connaissances que nous détenons sur la région et ses habitants. En critiquant le « balkanisme » forgé de l’extérieur, on devrait rappeler le silence qui a longtemps prévalu dans ces pays à propos de leur histoire, de la vie quotidienne, des coutumes... Les raisons d’un tel mutisme sont complexes, et le poids de l’administration ottomane est sans doute pour beaucoup, mais ce n’est pas une raison d’en faire abstraction. C’est le reproche que je ferais à Maria Todorova, auteure d’un ouvrage par ailleurs incontournable dont on ne peut que saluer la traduction en français[3]. L’arrivée des Etats-nations allait changer la donne, en favorisant l’émergence sur place d’intellectuels et d’experts souvent de valeur et d’un public désireux de connaître l’histoire et les réalités de son pays. Dans un sens, on ne peut que s’en féliciter, tout en déplorant l’usage nationaliste de l’histoire forgée dans ces conditions. Le peu d’attention accordé à l’histoire et aux réalités communes de la région constitue une autre conséquence de cette évolution, plus rarement prise en compte. Aussi, dès lors qu’il s’agit de l’histoire de l’ensemble de la région, surtout pendant la période qui précède l’entrée en lice des Etats nationaux, à moins de se contenter des versions proposées par chacune des histoires nationales, on est conduit à recourir aux données, descriptions et analyses fournies par des auteurs extérieurs. Cela vaut jusqu’à une date récente, les choses étant justement en train de changer, y compris grâce à un livre comme L’imaginaire des Balkans de M. Todorova. Cette auteure est bulgare, certes, mais son livre a été écrit en anglais aux Etats-Unis et s’inscrit dans une démarche initiée par les travaux sur l’orientalisme du Palestinien Edward Said qui enseignait également aux Etats-Unis et écrivait en anglais[4].

On ne saurait donc en vouloir à Lejean pour ses écarts stylistiques et, pour revenir au passage que nous venons de citer in extenso, on peut faire remarquer que, pour être déconcertant, il n’est pas moins saisissant pour ce qui est de la critique de l’« aristocratie » roumaine. S’il épouse certains préjugés de son temps, Lejean, qui était issu de la paysannerie bretonne, est aussi un observateur attentif et fait preuve d’une extrême honnêteté intellectuelle dans ses descriptions.
Pour compléter le tableau des Valaques, rappelons, avec Marie-Thérèse Lorain (p. 11), que Lejean a dû côtoyer à Paris les « nobles proscrits » roumains de la révolution de 1848 dans les cours de Jules Michelet au Collège de France (les frères Bratianu, Constantin Rosetti, Ion Ghica) et qu’il s’est appuyé parfois sur les travaux des « savants indigènes » de Iasi et de Bucarest (Mihail Kogalniceanu, August Troboianu Laurian, Cezar Boliac) mais aussi de Belgrade (p. 48), ce qui fait de lui un « passeur » entre « la jeune recherche scientifique balkanique et les cercles savants parisiens », pour reprendre les mots de Bernard Lory (p. 61 et 437).

Sur les routes des Balkans, d’une découverte à l’autre[5], Lejean poursuivait un but assez précis : établir une carte ethnographique de la Turquie européenne, c’est-à-dire combler les taches blanches des cartes établies par ses prédécesseurs. Elysée  Reclus l’a reprise dans sa Géographie universelle en sorte que cette carte en couleur a marqué durablement la perception de la répartition des populations dans les Balkans et joué un rôle considérable lors des négociations portant sur le partage de la région après la fin de l’Empire ottoman. Dans sa postface, Bernard Lory écrit :

« Sans le savoir, avec le désir naïf de classification de l’érudit de cabinet, Lejean contribue au processus de discrimination nationale qui va déchirer les Balkans jusqu’à nos jours. Il fournit des arguments aux tenants de l’Etat-nation qui militent pour  des territoires ethniquement homogènes et qui n’hésiteront pas à convertir, dénationaliser, déporter ou massacrer ceux qui ne rentrent pas dans le grand dessin unificateur. Par ignorance, Lejean a fait figurer de grandes zones monochromes sur sa carte, qui laissent entendre que des Etats homogènes sont facilement réalisables dans les Balkans. » (P. 440-441.)

Cette conclusion est peut-être en peu sévère pour le Lejean. En effet, en dessous de la carte publiée par Elysée Reclus figure la légende suivante : « Cette carte ne peut avoir qu’une valeur approximative. La plupart des populations de races et de langues diverses sont entremêlées et non juxtaposées. »[6]

Nicolas Trifon





[1] Voyages dans les Balkans, 1857-1870 / Guillaume Lejean ; textes édités et présentés par Marie-Thérèse Lorain et Bernard Lory. - Paris : Non lieu, 2011. - (493 p.) : ill.. - ; 24 x 16 cm. - (Via Balkanica)
[2] Roi légendaire dont les écuries étaient tellement sales qu’il était impossible d’y pénétrer.
[3] Maria Todorova, L’imaginaire des Balkans, Paris : Editions EHESS, 2011.
[4] Paru en 1997, Imagining the Balkans été traduit en 1999 en bulgare et en serbe, en 2000 en roumain et en grec, en 2001 en slovène et en macédonien, en 2003 en turc et en 2006 en albanais.
[5] Il est par exemple le premier à faire état de l’existence des Gorani, musulmans slavophones du Kosovo, qu’il a rencontrés lors de la traversée du Sar en 1869 (p. 373-374). 
[6] Nouvelle Géographie universelle. 1, L’Europe méridionale, Paris : Librairie Hachette, carte n° 24, p. 136.

Ceauşescu şi Toma Caragiu


Extras din Stăpânul secretelor lui Ceauşescu : i se spunea Machiavelli, Stefan Andrei în dialog cu Lavinia Betea, Bucureti : Editura Adevărul, 2011, p.  247 :

Altă chestiune depre cunoştiinţele lui Ceauşescu. Îi zic : « Tovarăşe Ceauşescu, să dăm mai multe gurse pentru greci şi să încurajăm venirea machedonilor în România. Între cele deouă războaie şi chiar înainte de Primul Război mondial, s-a dat oarecare importanţă românilor din Balcani. Vreo 70 000 de persoane au venit aici, în 1923, din Machedonia grecească, dar şi din Albania. Printre oamenii de valoare care se trag de acolo e şi Toma Caragiu. « Ce Toma Caragiu ? » zice Ceauşescu, părinţii lui au stat în Cadrilater, de acolo s-au mutat la Bacău, apoi la Ploieşti ». « Nu, domnule, e român », a spus apoi Pană*** Am dormit cu el în pat ».
Chiar aşa ?
O expresie. Si a doua zi merg la Pană. « Uite tovarăşe Pană, , este o carte a lui Caragiu. Povesteşte cum a plecat de acolo, cum a ajuns în Cadrilater ». Dămi-o şi mie ! Dar hai să nu-i zicem Tovarăşului, să nu-l jignim, să rămână cu încăpăţinarea lui, aşa cum crede el ». Aşa a fost şi cu altele. Cu sistematizarea satelor. (…)

*** Muncitor, studii la seral, secretar cu propaganda în capitală, s-a ocupat la început de refugiaţii greci (p. 24).

PS Desigur, intenţia fostului ministru de externe era să-şi bată joc de incultura şefului şi colegului său. Ceea ce mi se pare interesant de reţinut este că chiar şi Ceauşescu ar fi putut să încerce să joace cartea aromână în Balcani.

mercredi 23 juillet 2014

L’emprise de Moscou sur la République de Moldavie : Géoéconomie, mai 2014



Résumé/abstract
Ni  l’héritage soviétique en matière de frontières, la question des minorités, pas plus que les pressions et les chantages ne sauraient expliquer la dépendance de la République de Moldavie à l’égard de Moscou. Le voisin russe conserve encore un pouvoir d’attraction trop souvent sous-estimé. Aussi la Fédération de Russie a-t-elle  le pouvoir de bloquer le rapprochement en cours de la République de Moldavie avec  l’Union européenne sans que l’Union eurasiatique  fasse pour autant figure d’alternative satisfaisante à moyen ou  long terme.
The Republic of Moldova's dependence on Moscow cannot be explained solely by the Soviet legacy of frontiers, nor by the issue of minorities, nor even by political pressure and blackmail.The Russian neighbour's power of attraction is still too often underestimated. This is why the Russian Federation has the power of impeding the current endeavours of the Republic of Moldova to draw closer to the European Union, while the Eurasian Union is far from being a satisfactory alternative in the medium or long term. 

Depuis l’occupation de la Crimée par la Russie, faisait récemment remarquer un jeune sociologue moldave, Facebook est devenu un champ virtuel de bataille pour les nombreux opposants  à l’intervention russe alors que l’autre camp est resté silencieux tout en agissant avec détermination dans la dimension réelle, en Crimée, sans même livrer bataille. Sur Facebook, on est inscrit dans des « groupes », on discute entre « amis », il est donc peu probable que les roumanophones  aient à affronter des contradicteurs russophones. Aussi, leur combativité ostentatoire cache-t-elle à peine leur propre impuissance et celle de tout un pays, la République de Moldavie (1) . La situation est encore plus inquiétante envisagée sous un autre angle : à regarder de plus près, on constate que dans l’espace public réel, dans la rue, dans les magasins, les bus, à Chisinau et dans les autres villes du pays, les uns et les autres évitent soigneusement d’évoquer l’offensive de la Russie de Poutine… De quoi ce silence est-il le nom ?
La République de Moldavie (RM) est un cas de figure géopolitique biscornu. Son territoire correspond au flanc oriental de la principauté de Moldavie dont elle fut détachée en 1812, date à laquelle elle entre dans la composition de l’Empire russe. A la faveur de la révolution russe de 1917, cette province connue aussi sous le nom de Bessarabie proclame son indépendance. Quelques mois plus tard le soviet (conseil) du pays vote l’union avec la Roumanie. Cédée à  l’URSS par le traité entre Hitler et Staline en 1940, reprise par l’armée roumaine alliée des nazis un an après, elle sera une des seize républiques socialistes soviétiques au lendemain de la guerre. Comme ces dernières, elle proclame son indépendance en août 1991.
Les allers et retours occasionnés par l’histoire ont laissé des traces dans ce pays situé dans une zone de frontière par excellence. Frontière géographique puisque c’est ici que finit la culture de la vigne, principale richesse du pays, et que c’est au-delà du Dniestr que commence la grande plaine russe qui se prolonge jusqu’aux steppes de l’Asie centrale. Frontière politique aussi puisque c’est sur le fleuve qui sépare ce territoire de la Roumanie que s’arrêtait l’Empire tsariste puis de l’URSS.
La proclamation de l’indépendance de la RM a surpris, ce territoire étant encore moins apte aux yeux des observateurs à constituer une unité étatique autonome que la Bessarabie d’autrefois. En effet, ses frontières, comme celles des autres républiques soviétiques, ont été tracées en sorte que le centre, Moscou, conserve son emprise, donc sans rapport avec son éventuelle  viabilité en dehors de l’Union. Pourtant, vingt-trois ans après, la RM est toujours là. Plutôt que de se risquer à des considérations forcément hasardeuses sur son avenir, il convient de faire le point sur les causes et les formes de manifestation de l’emprise de Moscou sur cette république. Quelle que soit la formule que la RM sera amenée à adopter, cette emprise pèsera sur son évolution.
La particularité de la RM dans l’espace fédéral soviétique était d’avoir été la seule république qui ait appartenu pendant l’entre-deux-guerres à un Etat voisin avec lequel elle partageait la langue et les principales références culturelles et historiques. Lors du démembrement de l’URSS, cela pouvait sembler constituer un atout. Ce fut un handicap, comme auparavant, le principal souci des autorités soviétiques ayant été d’empêcher toute communication entre les deux, alors que la Roumanie appartenait au même camp, socialiste. Avant même la proclamation de l’indépendance de la RM, la Transnistrie faisait sécession (septembre 1990) sous le nom de République moldave du Dniestr (RMD)  invoquant le danger d’union avec une Roumanie qualifiée sans détour de fasciste en raison du comportement de certains de ses dirigeants par le passé. Répréhensible pendant l’entre-deux-guerres, criminel pendant la Seconde Guerre lorsque les troupes roumaines ont « administré » la Transnistrie, ce comportement a donné lieu en URSS à une propagande antiroumaine d’une rare violence, fondée sur l’assimilation des Roumains aux fascistes. La Transnistrie, territoire non moldave à l’origine, a été agrégé par les Soviétiques à l’ancienne Bessarabie devenue République socialiste de Moldavie, qui perdait en cette occasion des régions situées au sud et au nord, cédées à l’Ukraine. Précisons d’emblée que le contentieux de la Roumanie avec la Russie est ancien. La formation de l’Etat roumain moderne (en 1859, après la guerre de Crimée) correspondait à la volonté des puissances européennes  de stopper l’expansion de la Russie vers les mers chaudes. La nation roumaine s’est faite/a été constituée contre la Russie. Le vécu historique des Moldaves, si l’on pense au XIXe siècle et à l’après-guerre, est donc différent de celui des Roumains, surtout par rapport à l’héritage russo-soviétique. Il en va de même du paysage linguistique puisque, pendant l’entre-deux-guerres roumain, le russe concurrençait dans les faits le roumain comme langue de communication en Bessarabie.
Difficile de dire si la RM se dirigeait pendant les années 1990-1991 vers une réunion avec son voisin occidental et si elle le fera un jour. En tout cas cette idée fait peur à la plupart des citoyens ethniquement non moldaves de ce pays et ne fait pas l’unanimité parmi les Moldaves, l’option unioniste ne concernant qu’une petite minorité. Préoccupée par l’intégration de l’Otan et l’entrée dans l’Union européenne (UE), la Roumanie s’est montrée prudente face à la RM, se refusant de prendre l’initiative tout en fournissant une assistance culturelle considérable. Les relations entre les deux pays auront connu plusieurs crises graves dues pour l’essentiel à la méfiance affichée par les dirigeants moldaves soucieux de ménager Moscou et les russophones. A la veille du sommet de Vilnius, le 27 novembre 2013, le président roumain Traian Basescu, dont le mandat prendra fin en novembre 2014, prenait de court les observateurs en déclarant que l’union avec la Bessarabie était le prochain objectif de la Roumanie, tout en précisant que ce n’était pas pour demain.

 Le retour en force des nations après 1991
La RM se singularise également sur un autre point. A chacune des républiques soviétiques correspondait une nation, une langue, une histoire. Dans certains cas, en Asie centrale par exemple, elles ont été forgées au lendemain de l’arrivée des bolcheviks au pouvoir. Même en Ukraine, le corpus national actuel a été partiellement mis en place dans les années 1920. Pour la Moldavie, afin de la différencier de la Roumanie et de légitimer son incorporation à l’URSS, on a forgé de toutes pièces une nation, une langue, une histoire moldave, distinctes de celles roumaines. La fiction semblait être en passe de devenir réalité quand un événement inattendu survint : la déclaration de souveraineté (mai 1990) puis un an après la proclamation de l’indépendance de la RM. La nation, conçue dans le cadre soviétique comme une forme d’organisation politique destinée à disparaître dans le cadre de la fusion des peuples au sein de la patrie soviétique, revenait au grand jour et devait jouer désormais un rôle de premier plan. Il y a aujourd’hui un Etat moldave mais au nom de quelle nation ? Roumaine ? Moldave ? La confusion qui en découle est pour beaucoup dans l’« originalité » du cas moldave dans l’espace soviétique. Pour le reste, les Moldaves se retrouvent dans la même situation que d’autres populations constituées en nations à l’époque soviétique et dotés de républiques fédérées sous l’égide d’une Fédération de Russie dont le statut était particulier dans ce sens que les Russes avaient vocation, à l’époque soviétique, comme à l’époque impériale d’ailleurs, d’être « plus » qu’une nation. En proclamant leur indépendance, ces républiques devenaient du jour au lendemain des Etats nations. Presque personne ne s’attendait à cela, certains s’en sont réjoui, d’autres s’y sont résigné. Il n’en allait pas de même pour la Russie et les anciennes républiques fédérées allaient en faire les frais lors des confrontations entre les nations en titre et les minorités nationales présentes sur leur territoire, des minorités faciles à repérer de par la double identification des personnes  en termes de citoyenneté et de nationalité en vigueur en URSS. Les Russes seront peu enclins d’endosser le rôle de minoritaires et les minorités non russes feront bloc autour d’eux sous la bannière de la russophonie, tandis que la Russie leur apportera un soutien sans faille. Dans son acception politique, le terme de russophonie désigne non pas tous ceux qui parlent (aussi) le russe,  mais les partisans de l’usage du russe comme langue de communication, le plus souvent au détriment des langues nationales, c’est-à-dire du letton en Lettonie, du moldave (ou roumain) en RM, etc.
Dès lors qu’ils se projettent à l’échelle de la  Roumanie, dans l’hypothèse où l’actuelle RM rejoindrait cet Etat qui se définit comme étant celui de la nation roumaine, les citoyens moldaves de nationalité ukrainienne, russe ou gagaouze s’inquiètent à l’idée de voir leurs positions fragilisées. Pour l’instant, leur poids demeure important, ils représentent un peu plus qu’un cinquième de la population, même si leur statut n’est plus le même qu’auparavant quand les Moldaves, davantage présents dans les campagnes que dans les villes, occupaient une position plutôt subalterne dans leur propre république à cause des suspicions qui pesaient sur eux en raison de la proximité de la Roumanie. Aussi la nation moldave a-t-elle de nombreux partisans parmi les non-Moldaves, les minoritaires mettant volontiers l’accent sur les différences qui opposent les Roumains et les Moldaves. Les Moldaves de nationalité moldave sont eux aussi sensibles à ces différences. Même conscients des liens qui les rattachent aux Roumains, nombre d’entre eux se disent Moldaves pour une multitude de raisons pouvant aller de la méfiance à l’hostilité à l’égard des Roumains sans oublier tous ceux qui estiment être moldaves puisqu’ils sont citoyens de l’Etat de ce nom.
Les statuts des minorités en RM sont  très avancés au regard des standards internationaux. Les Gagaouzes (turcophones de confession  chrétienne), qui représentent 4,2  % de la population, ont par exemple leur propre « unité administrative autonome » qui bénéficie de prérogatives similaires à celles d’une république autonome. Nous sommes loin de la législation contraignante pour les non-nationaux des pays baltes, ce qui n’empêche pas les représentants des minoritaires de pousser toujours plus loin leurs revendications. Plus choquant est le peu d’intérêt accordé par les roumanophones, y compris de ceux qui ne se disent pas roumains mais moldaves, aux problèmes des minoritaires et à leur intégration, ce qui ne s’explique pas seulement par le fait qu’à leurs yeux les Ukrainiens (8,4  %), les Russes (5,6  %) et les Gagaouzes auraient déjà des droits exorbitants.
Entre la Transnistrie sécessionniste, où les habitants roumanophones (2) sont en permanence sous pression, et la RM la rupture est totale depuis le cessez le feu de juillet 1992. Au sein de la RM, en revanche, l’entente est devenue avec le temps presque cordiale. Selon les éditions successives du Baromètre de l’opinion publique, les relations interethniques et la Transnistrie arrivent en toute dernière position des sujets d’inquiétude des habitants de la RM. Mais cela peut toujours recommencer et les surenchères apparaissent cycliquement sans que l’on sache toujours si c’est du fait des minoritaires et de leurs représentants ou d’une décision venant de Moscou qui dépasse l’enjeu régional. Dans les mois qui ont précédé le sommet de Vilnius, la RMD décidait subitement d’établir des frontières d’Etat, le Parlement gagaouze faisait état de ses craintes quant à un hypothétique changement de la législation linguistique, tandis que les responsables du raion (département) de Trakalia demandaient un statut d’autonomie régionale pour les Bulgares (1,9 % de la population). Au lendemain de la signature de l’accord de partenariat les dirigeants de Tiraspol réitéraient la demande de rattachement de la RMD à la Russie et à la mi-décembre 2013 proposaient l’adoption par la Constitution d’un article précisant que « la loi transnistrienne fait partie intégrante de la loi fédérale de la Fédération de Russie », tandis que le 2 février 2014 les Gagaouzes se prononçaient à 97,2 % contre l’accord avec l’UE et à 98,9 % pour le droit à se séparer de la RM lors d’un référendum consultatif organisé dans leur « unité administrative autonome » (3).

On peut estimer que, depuis l’éclatement de l’URSS, en s’appuyant et en s’alignant sur Moscou, parfois de manière provocatrice, les minoritaires russes et non russes ont beaucoup à gagner et ne courent pratiquement pas de risque alors que la loyauté aux nations en titre présente peu d’intérêt. Décidément, le passage de l’« empire » à l’Etat nation est souvent vécu comme dégradant par les minorités. Cela ne vaut pas seulement pour la Moldavie. En Lituanie par exemple les Polonais ont tendance à faire front commun avec les Russes face aux Lituaniens et cela malgré les appels à la modération de Varsovie. Dans l’Ukraine voisine, les citoyens de nationalité roumaine et moldave votent plutôt pour le Parti des régions et certains dirigeants n’ont pas manqué d’exprimer leur hostilité à l’égard des manifestations en faveur de la démocratie de la place Maidan bien avant l’adoption précipitée de la loi pénalisant le russe et les langues des minorités. En RM et en Transnistrie, les minoritaires ukrainiens regardent plutôt vers Moscou que vers Kiev. Inutile d’insister sur les effets déstabilisateurs en matière de gouvernance de cette relation si particulière entre les minorités et Moscou.
Les pressions directes, le chantage
Aux raisons « objectives » liées aux frontières fixées lors de l’installation du pouvoir soviétique et aux rapports privilégiés entre les minorités et l’ancien centre il faut ajouter les pressions directes et le chantage, qui ont commencé très tôt, au lendemain même de la proclamation de la souveraineté,  pour converger dans une seule direction : une dépendance accrue de Moscou. Les pressions sont d’ordre aussi bien militaire (intervention de la XIVe armée lors de la guerre opposant les sécessionnistes transnistriens au gouvernement de la RM au printemps 1992, maintien de cette armée jusqu’à nos jour) que diplomatique (les interlocuteurs russes ont délibérément fait capoter les nombreuses négociations internationales destinées à trouver un règlement équitable au conflit), économique (blocage périodiques sous divers prétextes des exportations moldaves de vin, fruits et légumes vers la Russie) et politique (interférences périodiques dans les affaires internes à travers les représentants des minorités et des oligarques). Il s’agit là de faits connus qui ont défrayé la chronique ces deux dernières décennies. Pour ce qui est des chantages, rappelons tout simplement les montages financiers abusifs concernant la dette transnistrienne pour le gaz importé (3,8 milliards de dollars) exigée à la RM si elle refuse de reconnaître la RMD ou encore les menaces d’expulser les nombreux Moldaves qui travaillent en Russie suspectés lors de chaque crise politique de ne pas réunir les conditions requises pour leur séjour dans ce pays.
Ces pressions et chantages ne sauraient fournir un tableau complet de l’emprise russe. Elle ne résulte pas seulement de facteurs extérieurs et des moyens coercitifs utilisés. Quand on s’indigne du cynisme de la politique menée par la Russie dans les anciennes républiques soviétiques, on a tendance à perdre de vue le fait qu’elle est en fin de compte au service d’une passion, que l’on peut juger infondée ou malsaine mais qui n’est pas moins authentique et qui est partagée à l’échelle de l’ancienne URSS y compris en RM. On s’en rend compte quand on revient sur un point sur lequel on fait trop souvent l’impasse.
La fin de l’URSS : une implosion difficile à digérer, y compris en RM
La chute des régimes communistes a souvent été présentée comme le résultat de la confrontation entre l’Est et l’Ouest, entre le socialisme réel et le capitalisme et d’aucuns se  sont empressés pour saluer/déplorer la défaite du premier et  le triomphe du second. En réalité, plutôt que d’une défaite c’est de l’implosion d’un système incapable de se réformer qu’il faudrait parler. Depuis Khrouchtchev les tentatives de réforme n’ont pas manqué mais ont échoué, ou ont été abandonnées en raison des dérapages auxquels elles risquaient de donner lieu tandis que celles de M. Gorbatchev ont fini par saborder le système. L’implosion du régime soviétique et l’éclatement de l’URSS, les deux bouleversements sont indissociables, ont occasionné d’emblée un choc considérable parmi beaucoup d’anciens Soviétiques, quelle que fut leur nationalité et même leur position sociale, pour des raisons allant de la perte de privilèges à la paupérisation brutale, de la perte de certains repères et valeurs aux  ratés de la démocratie, sans oublier la crainte du désordre ou la révolte face aux nouvelles formes d’injustice. L’incompréhension s’est vite muée en une indignation longtemps impuissante devant le nouveau cours de l’histoire qui finira cependant par l’emporter et être assumée au sommet de l’Etat à partir du remplacement de Boris Eltsine par Vladimir Poutine fin 1999.
Les causes qui expliqueraient aux yeux de ce dernier et de ses partisans ces bouleversements sont plutôt confuses : trahison, complot, destin, etc. En revanche, la vive conscience qu’il ne s’agissait pas d’une défaite, qu’ils n’avaient pas perdu mais qu’ils avaient été bernés en quelque sorte, a dû jouer un rôle clé dans l’ampleur et l’agressivité des réactions tout au long de la dernière décennie. Sur ce fond s’explique la popularité d’un Poutine en Russie. Depuis son arrivée à la tête de l’Etat, le processus de recomposition consécutif à la décomposition à laquelle on avait assisté pendant les premières années postcommunistes a acquis des traits plus lisibles et, surtout, des points ont été marqués. Il a su répondre à la demande d’un pouvoir fort, y compris en l’incarnant lui-même, renouer avec la thématique patriotique en s’appuyant sur la Grande Guerre patriotique contre le nazisme qui avait pris le relais de  la révolution d’Octobre sur le plan de la légitimité du régime sous Brejnev, donner l’impression que la Russie pouvait retrouver son rang  d’antan, mettre en place une stratégie en matière de politique énergétique faisant de la Russie un acteur craint et incontournable et, plus récemment, esquisser un nouveau scénario d’union plus ambitieux que la CEI à travers une Union douanière, première étape d’une Union euroasiatique.  La hausse des cours des hydrocarbures, enfin, lui a permis de consolider ses assises en distribuant une partie de la rente et d’afficher des résultats exceptionnels. En 2013, le PIB par habitant grimpait à 14 302 $ contre 2 037 $ pour la RM, ce qui faisait de cette dernière le pays le plus pauvre d’Europe (4).
Pour des fractions entières de la population, la Russie et sa direction actuelle forcent le respect et suscitent un enthousiasme certain. En effet,   l’ancien centre, surtout revu et corrigé en fonction des nouvelles donnes avec un succès certain depuis l’arrivée au pouvoir de Poutine, conserve un attrait non négligeable. En RM, une partie significative de la population, et pas seulement des russophones, les plus démunis toute nationalité confondue étant bien représentés dans cette catégorie, partage avec la Russie bien des repères et de valeurs communes qui remontent pour la plupart à l’époque soviétique, qu’il s’agisse de la nostalgie d’un mode de vie désormais révolu, de l’insécurité, de l’autoritarisme, du désir de pouvoir fort ou de l’aversion pour l’Occident jugé agressif ou encore décadent, de la confiance accordée à l’Eglise orthodoxe…

Cependant, au moins deux facteurs freinent quelque peu cette emprise. D’une part, la vive répulsion pour le modèle poutinien d’une partie des classes moyennes, formées « à l’occidentale », éprises de démocratie ou attachées au modèle libéral, soucieuses de respectabilité,  l’équivalent de celles qui ont manifesté pendant des mois à Kiev, et dont la mobilisation s’est révélée décisive en RM lors de la contestation du scrutin des 6-7 avril 2009 à Chisinau qui avait mis fin au monopole exercé auparavant par les communistes. D’autre part, il y a  les réticences de ceux parfaitement en phase avec le modèle poutinien et adhérant aux valeurs refuges qu’il véhicule, qui s’inquiètent devant la perspective de retrouver une position subalterne par rapport  au Grand Frère russe. Même les cadres et dirigeants notoirement prorusses où mis en place par Moscou n’entendent pas perdre les places qu’ils occupent depuis l’indépendance de leur république. Le processus de vassalisation tenté en plusieurs occasions par Moscou s’est déjà heurté à des résistances inattendues.
C’est à partir de ces deux types d’attitudes, parfaitement contradictoires, qu’une sortie du statu quo actuel autre que celle voulue par Moscou pourrait être envisagée.
« Du temps de kolkhozes, dans les campagnes, c’était mieux… »
La question de savoir si le devenir de la RM sera européen ou euroasiatique n’est guère rhétorique.Les deux possibilités demeurent ouvertes même si les événements qui ont marqué ces derniers mois peuvent donner l’impression que la première est plus vraisemblable. En effet, la RM, gouvernée par l’Alliance pour l’intégration européenne depuis 2009, a signé le 29 novembre 2013 la première phase de l’accord pour le Partenariat oriental alors que l’Ukraine ne l’a pas fait, ce qui l’a placée d’emblée en bonne position pour rentrer dans les grâces d’une UE soucieuse de sauver la face. Celle-ci s’est empressée d’honorer sa promesse en supprimant le visa  pour les pays de l’UE à partir de 25 mai et de fixer au mois de  juin, au lieu de décembre comme prévu, la date de la signature de la deuxième phase de l’accord afin qu’elle précède les élections législatives que le Parti des communistes, hostile à cet accord, pourrait gagner en raison notamment de la gestion opaque et entachée de scandales de l’actuelle coalition au pouvoir et des désaccords  entre les formations qui en font partie.
Le profil des partisans des uns et des autres esquissé dans le texte qui suit permet de se faire une idée plus précise de l’atmosphère et du clivage dans ce pays. Il figure dans la présentation des résultats d’un récent sondage réalisé par Magenta Consulting mis en ligne le 10 avril sur le site moldave Agora.

« Du temps de kolkhozes, dans les campagnes, c’était mieux ! Tout le monde avait du travail et des salaires. Les enfants allaient à l’école de leur commune, achetaient des livres à la librairie d’Etat ou les empruntaient à la bibliothèque. Le soir, les jeunes se rendaient au club pour voir un film et, des fois, des groupes venaient donner des concerts au village. L’URSS s’est effondrée et tout a changé. Maintenant seulement ceux qui sont partis et qui envoient de l’argent de l’étranger se débrouillent mieux. Rien d’étonnant par conséquent que pour l’Union douanière votent surtout les habitants des villages, qui n’ont de l’argent que pour le stricte nécessaire et encore. Etudes élémentaires souvent, âgés de 45 jusqu’à 60 ans et plus, ils rêvent probablement de retour en zone rurale à l’ancien système, au  temps où c’était bien. Le leader étranger pour le réaliser, pour 71  % d’entre eux, est Vladimir Poutine. Contrairement à une opinion courante, les adeptes de l’Union douanière ne sont pas seulement les minorités qui craindraient l’union avec la Roumanie. 60  % s’autoidentifient comme locuteurs du roumain (moldave).
Pour ce qui est des proeuropéens, ils sont citadins, ils habitent à Chisinau et dans les autres villes du pays. Jeunes, ils ont entre 18 et 29 ans mais ils sont bien représentés aussi dans les autres tranches d’âge. Ils vivent décemment mais ne se permettent pas des choses chères. Diplômés, ayant souvent suivi des études universitaires, ils envisagent l’avenir au pays, mais aux côtés des pays de l’Union européenne (UE). Angela Merkel (36  %) et Traian Basescu (15  %) sont les leaders étrangers auxquels ils font le plus confiance. Ils sont suivi, aussi étrange que cela puisse paraître, de Barak Obama et Vladimir Poutine avec 13  % chacun. Particularité des adeptes de l’UE: ils sont à 94  % locuteurs du roumain (moldave).
Enfin, malgré les événements qui ont eu lieu en Ukraine mais aussi la libéralisation des visas pour les pays de l’UE, dans le camp des pro-Union douanière il y a davantage d’adeptes : 43  % contre 38  %. » (5)
En effet, on assiste à une légère inversion de tendance puisque le pourcentage des personnes favorables était un peu plus élevé les années précédentes. L’usure de l’équipe qui gouverne le pays y est aussi pour quelque chose. Cela étant dit, malgré un certain engouement au début du rapprochement de la RM avec l’UE,  les avis ont toujours été partagés.
Dans un sens, la désaffection actuelle à l’égard l’UE est d’autant plus dommageable que des résultats encourageants ont été obtenus ces dernières années dans les domaines les plus divers.  Cela fait déjà un moment que la RM exporte davantage vers les pays de l’UE, même la Transnistrie le fait à travers des sociétés domiciliées à Chisinau (6), les divers programmes d’assistance impulsés par l’UE ont abouti à des résultats remarquables, notamment dans la modernisation des institutions. En règle générale, les aides fournies par l’UE à la RM se sont traduits par la construction de routes, de systèmes d’irrigation, contribuant ainsi à un développement durable alors que l’aide fournie par la Russie à la RMD, environ 80  % du budget de cette dernière, est utilisée pour les dépenses courantes. Dans l’esprit des représentants de l’UE, l’accord de partenariat était censé justement renforcer et développer ces formes de coopération nullement incompatibles avec la coopération avec la Russie, coopération évidement indispensable pour les deux parties. Or la Russie de Poutine ne l’entend pas ainsi et elle a la plupart des cartes en main. Parviendra-t-elle à bloquer le processus en cours ? Tout dépend des moyens qu’elle y mettra, de la réponse apportée par la direction actuelle de la RM et de l’attitude adoptée par l’UE.
Ne pas diaboliser la Russie
Dans tous les cas de figure il est indispensable de ne jamais perdre de vue le poids et la complexité de l’emprise effective de Moscou sur la RM. Que cela plaise ou non, ce pays rejoindra tôt ou tard l’UE et/ou la Roumanie tel qu’il est, c'est-à-dire partagé entre deux mondes. Cela ne veut évidemment pas dire que les choses ne sont pas amenées à évoluer. La RM de nos jours n’a plus grand-chose à voir avec celle d’il y a deux décennies. Pour ce qui est de la Russie, les changements survenus ces dernières années en annoncent d’autres, qui risquent eux aussi de faire des ravages mais qui apparaissent comme moins inquiétants que d’aucuns ne les présentent. De nos jours, la capacité de nuisance de la Russie est redoutable mais le projet qu’elle affiche pour récupérer son « étranger proche » semble condamné à terme si l’on en juge par la confusion qui règne à propos de la notion fourre-tout d’Eurasie (7). Tout porte à croire que nous avons affaire là à une entreprise de diversion menée par un pouvoir conservateur et autoritaire qui aura bien du mal à tenir les promesses, parfaitement contradictoires, qui lui assurent de nos jours la popularité auprès de ceux qui ont été lésés par la chute de l’Union soviétique ou encore de certains laissés-pour-compte du nouveau cours de l’histoire.
Il serait cependant déplacé de diaboliser la Russie telle qu’elle se donne à voir de nos jours. Elle n’est pas le seul pays a utiliser la force quand cela l’arrange, les USA ou la France en ont donné plus d’une fois l’exemple. Conclure à un simple retour en arrière et à une quelconque incapacité des Russes d’avancer sur la voie démocratique serait pour le moins hâtif. Lors de l’invasion de la Tchécoslovaquie en 1968 il y avait moins de dix personnes pour protester sur la place Rouge. Au lendemain de l’annexion de la Crimée, ils étaient cinquante mille à scander à Moscou le slogan « Pour votre et notre liberté ». En tout cas, la solution durable dans les anciens pays formant l’Union soviétique passe par la démocratisation de la Russie.

Nicolas Trifon 
(article paru dans Géoéconomie, n° 70, mai 2014)

 NOTES
(1) Entretien avec Petre Negura paru dans Ziare.com, trad. française dans Courrier des Balkans du 5 mars 2014 : http://balkans.courriers.info/article24587.html
(2) Aux termes des recensements de 2004, 31,9 % des habitants de la RMD se déclaraient moldaves, 30,3 % russes et 28,8 % ukrainiens. La RMD comptait 555 347 habitants, la RM 3 383 332.
(3) « The Gagaouz Referendum in Moldova : a Russian Political Weapon ? », par Dumitru Minzarari, Eurasia Daily Monitor date du 5 février 2014.
(4) IMF, World Economic Outlook Daabase, octobre 2013.
(5) http://agora.md/analize/15/profilul-adeptilor-uniunii-vamale-vs-adeptii-uniunii-europene.
(6) 40 % des exportations de la RDM sont dirigées vers l’UE, 30 % vers la RM. Transnistria : a bottom-up solution, par Nicu Popescu et Leonid Litra dans European Council on foreign relations  : http://ecfr.eu/page/-/ECFR63_TRANSNISTRIA_BRIEF_AW.pdf
(7) Sur l’eurasisme, son histoire, les spéculations et calculs  auxquels cette notion a donné lieu voir Eurasie espace mythique ou réalité en construction, ouvrage paru aux éditions Bruylant sous la direction de Wanda Dressler en 2009, au moment même où l’Union eurasienne était mise en place sur le modèle de l’UE pour lui faire concurrence. La tentative de faire du moldave une « langue d’Eurasie » fait l’objet de la contribution signée par Irina Vilkou-Poustovaïa.



dimanche 4 mai 2014

Aromânii din Cadrilater şi fascismul românesc


 « Un livre essentiel sur une histoire méconnue », indică textul de prezentare, compus desigur de editor, al cărții lui Traian Sandu (TS) apărută în aprilie 2014 la Perrin[1]. Asemenea calificative sunt desigur exagerate : bibliografia franceza pe această temă e bogată iar mesajul cărții semnalat tot de editor -  « moştenirea şi memoria acestei ideologii [a Gărzii de Fier] au marcat atât național-comunismpul lui Ceauşescu cât şi populismul românesc din zilele noastre » - nu e novator.  Cartea prezintă însă un dublu avantaj. Pe de o parte, TS evită aluzile şi sentințele moralizatoare menite să înfiereze Legiunea, cum e cazul deseori în Occident, sau să justifice « manifestările extremiste » ale Legiunii  cum o fac mulți, inclusiv printre istorici, în România postcomunistă. Pe de altă parte, în reconstituirea propusă, TS foloseşte sistematic arhivele, mai ales ale Direcției generale ale poliției din perioada  1927-1941, cele ale Legiunii au dispărut fiind în bună parte distruse. Scrisă azi, cartea aplică în mai multe rânduri diferitele metode de analiză critică recente privind fascismul fără însă, după părea mea cel puțin, să aducă o explicație convingătoare originalității ideologiei legionare şi dinamicii în care ea s-a înscris. Personal, ceea ce m-a frapat întotdeauna este faptul că această ideologie politică criminală a fost cam singura contribuție originală românească pe plan doctrinar.

Poziția aromânilor în mişcarea legionară aşa cum reiese din carte şi felul în care este interpretată de TS mi s-au părut interesant de relevat.  Cinci dintre ei sunt pomeniți, şi anume :
 Constantin Papanace, subsecretar de stat  la finanțe în guvernul legionar, principalul interlocutor al ambasadorului lui Hitler la Bucureşti în momentele critice care va juca un rol important în exil, este cel mai des citat. El e descris ca un « reprezentant al minorității aromâne, atât de necesară datorită fondurilor pe care le punea la dispoziție şi a rețelelor de « hommes de main » impregnați de obiceiurile clanice din Balcani » (p. 256).
« Aromânul » Ion Caratănase, citat o singură data, « vicepreşedinte al Uniunii naționale a studenților creştini români din octombrie 1935… comandant legionar activ în organizația centrală a partidului Totul pentru țară », care a coordonat asasinarea lui Mihai Stelescu, concurentul lui Codreanu, în iulie 1936, la Spitalul Brâncovenesc unde acesta era internat au participat la acțiunea punitivă a « Decemviriilor » (p. 118).
Mai faimoşi decât precedentul sunt Ion Caranica şi Dumitru (Doru) Belimace, « care aparțineau comunității macedoromâne » (p. 91) complici ai asasinului primului ministru Ion Gheorghe Duca pe 29 decembrie 1933, cunoscuți sub numele « Nicador », care vor fi asasinați la rândul lor de statul român în noiembrie 1938.
Sterie Ciumeti este al cincelea « macedoromân”  citat, “victimă a represiunii arbitrare exercitate contra legionarilor” (p. 92).

Dacă numai cinci aromâni sunt citați, prezența lor colectiva în mişcarea legionară este des sublinată de TS şi de sursele administrative citate. O notă din arhivele poliției (aprilie 1939) sublinia importanța « muncitorilor şi a macedoromânilor ca trupe de şoc” (p. 308). “Anumiți membrii ai acestei componente, scrie TS în legătură cu aromânii, au putut fi folosiți în garda personală a lui Codreanu când acesta se simțea amenințat, ca şi în cadrul radicalizării congresului studențesc de la Târgu Mureş, sau folosiți ca o adevărată miliție paralelă în vederea alegerilor din 1937. Până la apariția altor componente, precum Corpul legionar muncitoresc, înființat în 1936, grupul macedoromân Andrei  Saguna a fost, după cuvintele lui Codreanu, “prima organizație legionară din țară” (p. 310).
Această  prezență colectivă, greu de cuantificat, este în parte la originea supraevaluării rolului lor, supraevaluare care va da loc la tot felul de exagerări după ce legiunea nu va mai juca un rol politic central, conducerea ei fiind neutralizată de Antonescu şi oamenii lui, în perioada de represiune care urmeză aşa zisei rebeliuni din ianuarie 1941 şi după venirea comunistilor la putere. Legenda privind legionarismul eroic atribuit aromânilor  «  în general » datează mai ales din această perioadă. Ea poate fi parțial explicată prin faptul că exista la aromânii care au aderat la cauza legionară o tendința mai pronunțată poate ca la alți foşti legionari, de a nu se dezice, tendință interpretată în memoria colectivă drept o dovadă de demnitate, dar care poate fi considerată şi ca o formă de încăpăținare prostească. 

Intr-un fel, şi TS pare să fi fost influențat de această “reputație” a aromânilor. In viziunea asupra legionarismului pe care o propune, TS acordă o importanță deosebită atracției pentru Legiune în rândurile muncitorimii şi ale  categoriei ” minorităților nemulțumite”. Factorul muncitoresc a fost des evocat, inclusiv de istorici marxişti. Acolo unde TS inovează este în atenția pe care o acordă factorului minoritar. In afară de aromâni el nu include în această categorie decât pe tradiționalişti, “calendariştii”, adepeți vechiului calendar, din Moldova şi Basarabia în această categorie, precizând că în aceste regiuni Legiunea intra în concurență cu un alt curent de extrema dreaptă antisemit, cuziştii.  Pentru acest motiv, aromânii ocupă o poziție în demonstrația sa, nu totdeauna convingătoare, privind rolul minorităților în fascismul românesc. In acelaşi timp, chiar şi TS arată limitele influenței Legiunii printre aromâni. El indică spre exemplu slabele rezultatele ale Legiunii la alegerile din 1937 în Dobrogea, unde « agitația legionară a macedoromânilor  prost integrați nu a fost suficientă ca sa dreneze restul populației » (p. 317) şi citează documente care arată că ponderea Legiunii era relativ mică în termeni de militanți supravegheați de politiție şi de voturi în Durostor şi Caliacra față de alte regiuni din România (p. 410, 466).

“O adevărată entitate macedoromână în sânul Legiunii…”

Felul în care TS descrie lumea aromânilor atraşi de Legiune corespunde în bună parte mai puțin realităților epocii decât al ideilor pe care ni le facem despre ea retrospectiv :
« Succesul Legiunii printre aromâni (« macedoromâni »), această minoritate românofonă persecutată în țările balcanice, mai ales în Grecia, era datorat nemulțumiri lor față de modalitățile colonizării lor în Dobrogea. Acest succes s-a manifestat prin formarea unei adevărate entități macedoromâne în sânul Legiunii. Cele două caracteristici cunoscute ale aromânilor erau o anumită prosperitate legată de lunga lor tradiție de diasporă comerciantă dotată cu rețele transnaționale puternice, precum şi o anumită brutalitate moştenită  de la tradiția răzbunărilor clanice”. (p. 309).
N-ar fi rău poate să reamintim că în perioada aceea (1927-1941) aromânii nu figurau printre principali “sponsori” si nici, de altfel, printre principalii “teoreticieni” ai Legiunii, cel puțin din câte se ştie[2], iar o bună parte dintre tinerii aromâni angajați în mişcarea legionară vorbeau între ei o limbă greu de înțeles pentru românofoni, ca să nu mai vorbi de faptul că foarte rare au fost cazurile celor care proveneau din familii de comercian ți bogați balcanici.

Un alt merit al lui TS este acela de a atenționa asupra problemelor reale ale coloniştilor aromâni independent de faptul că ele au putut favoriza înrolarea  unor aromâni în mişcarea legionară. Tentativa de asasinat a subsecretarului de stat de la Interne Constantin Angelescu de către  « patru studenți de origină aromână »  în iulie 1930 este prezentată  ca un act « antiregim » legat nu de climatul antisemit instrumentalizat cu atât succes de Legiune în acea vreme,  ci de nemulțumirea datorată încercării acestui om politic de a introduce din motive electoraliste o reformă a proprietății funciare în Dobrogea nouă care îi dezavantaja pe aromâni.
La început, Codreanu a evitat contactul cu Gheorghe Beza care luase public poziții foarte radicale şi care urma să fie principalul autor al tentativei de asasinat,  suspectându-l că e un agent provocator. După atentat însă, el a refuzat sa-l condamne şi a propus chiar să-i ia apărarea în procesul care a avut loc în anul următor. Pentru acest motiv, ministrul de interne, Vaida-Voevod, l-a arestat pe Codreanu şi pe alți şapte aromâni care protestaseră contra   reformei lui Angelescu. Aceştia fiind întemnițați în timpul procesului, Legiunea a “câştigat simpatia acestei dinamice diaspore comerciante macedoromâne”.  (p. 71, 72) Acest episod, extrem de mediatizat, a jucat un rol cheie în adeziunea multor tineri aromâni la Legiune : Constantin Papanace si Ion Caranica făceau parte dintre tinerii arestați abuziv cu această ocazie şi întemnițați împreună cu Codreanu.

 Tot  TS reproduce un raport din arhivele poliției referitor la riscul de « agitații » în Dobrogea în urma participări celor doi aromâni [Ion Caranica şi Doru Belimace] la asasinarea lui Duca în decembrie 1933 din care reiese destul de clar poziția  ostilă a autorităților şi a altor fragmente din populație față de coloniştii aromâni :  « Populația română, coloniştii, comercianții şi funcționarii acuză în mod deschis coloniştii macedoneni  ca fiind autorii morali ai atentatului, şi îi califică drept ingrați față de binefacerile care le-au fost acordate de Partidul Liberal. Sub guvernele liberale din trecut, li s-a permis să intre în țară, au fost primiți atât de călduros, li s-au dat pământuri şi posturi  în administrația publică. Față de o asemenea ingratitudine, ei merită să fie aruncați în mare. Dacă nu, trebuie luate măsuri contra lor. » ( p. 309).
Tonul acestui raport nu e foarte diferit de anumite diatribe proferate în zilele noastre contra celor care au cerut un statut de minoritate națională pentru descendenții coloniştilor din perioada interbelică.

Doar câteva pagini sunt consacrate de TS legionarismului postbelic. In ultumul paragraf apare numele unui alt aromân,  George Becali, seful Partidului noua generație, care precizează TS, a afirmat public admirația sa pentru Codreanu şi a avut relații cu grupul neolegionar Noua dreaptă, care, la rândul ei, era în legătură cu partidul lui Vadim Tudor, omul care îl glorifica pe național-comunistului Ceausescu şi care a obținut 33,7 % din voturi la alegerile preşedențiale din 2000  (p. 393). Mai constituie oare încă un pericol asemenea grupări de tip legionar sau comunist în zilele noastre în România ? Greu de crezut.

In ceea ce îi priveşte pe aromânii din România, de reținut modul inedit în care sunt priviți de istoricul francez de origine română, şi anume nu ca un fel de super-români, ci ca nişte membrii ai unei minorități uşor de identificat dar greu de categorisit.

Nicolas Trifon
1 mai 2014

 




[1] Un fascisme roumain : histoire de la Garde de fer, Traian Sandu, prefață Catherine Durandin, Paris : Perrin, 2014, 488 p.
[2] “Codreanu a instalat sediul Gărzii de fier la Bucureşti… cu banii comunității macedoromâne” (p.  72), scrie TS fără însă să aducă probe în acest sens.

samedi 29 mars 2014

Europoems, Padova : "Petit hommage à la vitalité poétique des langues en voie de disparition", par Nicolas Trifon



Le hasard a voulu que lors de la précédente édition de cette manifestation consacrée à la poésie, qui a eu lieu récemment à Paris, je commence ma communication portant sur la langue française par des considérations sur les débuts poétiques des lettres françaises. En effet, la langue littéraire, les premières productions relevant de la littérature, y compris les épopées narrant les extravagantes aventures des chevaliers de la Table Ronde,  étaient versifiées, chantées et transmis oralement grâce à des procédés mnémotechniques ingénieux. La prose, elle, vient plus tard, et prévaut de nos  jours à tel point que d’aucuns opinent, en exagérant à peine, qu’il y aurait plus de poètes que de lecteurs. 
Cette fois-ci, à Venise, j’irai à l’autre bout du processus, là où le voyage semble voué à prendre fin, celui où se profile la disparition d’une langue, malmenée par les uns,  abandonnée par les autres. Je parlerai d’une petite langue, l’aroumain, parlée à l’origine dans une aire géographique partagée entre quatre Etats-nations : la Grèce, la Bulgarie, la République de Macédoine et l’Albanie. Les Aroumains se distinguent de leurs voisins par leur langue, issue du latin, apparentée au roumain parlé au nord du Danube mais ayant connu une évolution différente. Elle n’a jamais été enseignée ni reconnue comme une entité autonome en raison notamment des pressions exercées par les nationalismes balkaniques.
L’acharnement des locuteurs de l’aroumain qui continuent à s’accrocher à une langue considérée comme condamnée à disparaître depuis longtemps, aujourd’hui en nette perte de vitesse et sans utilité apparente intrigue les observateurs. Pourquoi le font-ils, alors qu’ils maîtrisent la langue des pays où ils vivent ? Apparemment, pour mieux savoir qui ils sont, d’où ils viennent, pourquoi on les perçoit souvent comme différents des autres et, surtout, parce que le recours à cette langue, précisément, et à nulle autre, est à leurs yeux le seul moyen de s’exprimer pleinement et de se faire plaisir. Ils le font en chantant et en dansant, en se racontant des anecdotes et de bons mots lors des rares moments festifs où ils arrivent à se retrouver, sur le ton de la communion, en marge des autres. Ils le font avec un certain succès, parfois,  leur folklore étant d’un type particulier de nos jours. En effet, une telle culture populaire minoritaire ne passe pas par les moules nationalistes et ne saurait connaître les déformations inévitables lorsqu’il y a des visées commerciales ; tout ceci lui assure une certaine fraîcheur et authenticité, choses rares de nos jours.
Les plus motivés et, évidemment, les plus talentueux parmi ceux qui entendent continuer à pratiquer une langue qu’ils savent condamnée, sont ceux qui  écrivent  des poésies. Ce genre littéraire est de loin le plus honoré, loin devant les narrations romanesques ou dramatiques. Je pense ici à la poésie dans le sens moderne du terme, témoignant d’une recherche esthétique et d’une conscience critique, à la poésie qui se suffit à elle-même, qui  n’est pas destinée à accompagner d’autres arts, tels le chant ou la danse. Une poésie qui ne se laisse pas toujours facilement déchiffrer et qui pourtant trouve des lecteurs assidus, ce qui s’explique aisément, l’offre en la matière étant limité pour les locuteurs d’une petite langue.
C’est l’histoire édifiante de quelques-uns de ces poètes que je raconterai pour illustrer mon propos.
En 2007 paraissait à Charleroi, à l’initiative du Comité belge du Bureau européen pour les langues moins répandues une anthologie de la poésie aroumaine en édition bilingue aroumain-français comportant également des reproductions d’œuvres d’art signées par des artistes aroumains contemporains. Une bonne  trentaine d’auteurs en vie à cette date issus des différents pays balkaniques mentionnés avaient été retenus. Le résultat était surprenant si l’on prend en compte que le public potentiel d’un tel recueil se chiffrait en dizaines et non plus en centaines de milliers de personnes comme au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. Un bon nombre des poèmes rassemblés ont été écrits après 1990, date à laquelle les Aroumains ont commencé retrouver une certaine visibilité sur la scène publique. Le cas de trois des contributeurs albanais mérite d’être signalé parce qu’il constitue une très bonne introduction à la « condition » du poète aroumain, et de l’Aroumain tout court, de nos jours.
Né en 1943 à Andon Poci, village situé à 17 km de Girokaster, Ilja Colonja est le plus âgé des trois. Sur les papiers d’identité il s’appelle Lia Rapush, les doublets patronymiques n’ayant rien d’exceptionnels chez ces gens qui, souvent, bon gré mal gré, ont slavisé, albanisé  ou grécisé leurs noms. Ses récents débuts poétiques il les doit à Spiru Fuchi, né en 1964 dans la même localité. « Pourquoi ne pas écrire en aroumain, certains l’ont déjà fait ? » lui a dit un jour ce dernier, qui venait de tomber sur une revue publiée en aroumain à Fribourg, en Allemagne. Leurs premiers recueils ont paru à Bucarest la même année, en 1997. Après avoir travaillé dans la construction en Grèce pendant plusieurs années, Spiru Fuchi s’est installé à Tirana où il a publié plusieurs nouveaux recueils, toujours en aroumain, ce qui n’aurait pas été concevable auparavant. Son frère cadet, Dimitri, né en 1967 à Andon Poci, ne s’est mis à écrire en aroumain qu’en 2004, auparavant il écrivait en albanais. Il l’a fait en Grèce, pays dans lequel il s’est installé après la chute du communisme. 
Deux observations concernant ces auteurs, en attendant qu’ils soient découverts dans d’autres langues.
Albanais, ayant été amenés à écrire en aroumain au contact des publications de la diaspora occidentale, à travailler en Grèce et à publier en Roumanie, ils ont un point géographique commun. Il s’agit d’Andon Poci, ce village d’un petit millier d’habitants qui a été fondé à une date récente, à la fin des années 1950 par des Rrãmãni, la branche des Armãni qui a le plus longtemps conservé un mode de vie semi-nomade dans la pratique de la transhumance. Ce village est le seul à être peuplé exclusivement d’Aroumains, une « ethnie » sans statut national particulier en Albanie qui compterait dans ce pays quelques cent mille âmes.
L’autre chose qui mérite d’être relevée c’est la modernité de leur démarche qui prend ses distances avec le pastoralisme de leurs prédécesseurs. Le pessimisme qui se dégage de leur poésie concernant l’avenir de leur communauté et de leur langue rime davantage avec une introspection critique qu’avec le culte de la position de victime de l’Histoire. 
Post scriptum. « Dimineatsa alãximu strajili a ipocriziljei » [Le matin, nous endossons les habits de l’hypocrisie] est le titre d’un poème de Spiru Fuchi dans lequel il raconte la condition de tant d’Aroumain originaires d’Albanie immigrés en Grèce qui s’adressent à leurs enfants en albanais en les envoyant étudier en grec, qui oublient qu’ils ne sont pas grecs d’origine quand ils demandent le permis de travail et qui, le soir venu, parlent au téléphone en aroumain avec la famille restée en Albanie.
Europoems, Padova, 27 mars 2014


Europoems, Padova, march 2014 "A humble tribute to the poetical vitality of extinguishing languages" by Nicolas Trifon



By a happy coincidence, at the last meeting of this European programme dedicated to poetry, back in Paris early November 2013, I started my paper on French language by some considerations on the poetical beginnings of French letters. As a matter of fact, the literary language, the first productions pertaining to literature, including the epics on the extravagant adventures of the Round Table knights, were written in verses, sung and orally transmitted thanks to ingenious mnemotechnical processes. Prose came only at a later stage, only to nowadays rule at the extent that some believe, hardly exaggerating, that there are more poets than poetry readers to be found.
This time, in Venice, I will go to the other end of the process, where the journey seems doomed to end, where the extinction of a language looms, as it is attacked by some and abandoned by the others. I will speak about a small tongue, the Aromanian, originally spoken in a geographical area divided between four nation states: Greece, Bulgaria, the Republic of Macedonia and Albania. The Aromanians differ from their neighbors by their tongue, derived from Latin, related to the Romanian spoken North of the Danube but having gone through a distinct evolution. It was never taught or acknowledged as an autonomous entity chiefly because of the pressures exerted by the Balkan nationalisms.
The Aromanian speakers relentlessly clinging on to their long doomed language, much less spoken nowadays and with strictly no apparent public utility is an intriguing matter for observers. Why are they persisting, as they do speak the language of the countries where they are living? Seemingly, in order to know better who they are, where they come from, why they are often perceived as different from the others and, above all, because the use of this particular language and none other is to them the sole means to fully express themselves and to enjoy themselves. They do it by singing and dancing, by telling anecdotes and jokes during the rare joyful moments when they can assemble and share their common ground, apart from the others. They are quite successful at it sometimes, as their folklore is one of a particular type, the more so nowadays. Indeed, such a minority traditional culture does not have to go through the nationalist patterns and is less likely to suffer the unavoidable deformations when marketing aims are at work. All these secure a certain freshness and authenticity, which are quite rare these days.
The most motivated and, obviously, the most gifted among those who keep on practicing a language they know only too well to be doomed are those who write poetry. This literary genre is by far the most honored, far ahead of the novel or theatre. I hereby think of poetry in the modern sense of the term, involving an aesthetic quest and critical conscience, a self-sufficient poetry, not meant to accompany other arts, like singing and dancing. A poetry not always easily fathomed which nonetheless finds regular readers, which is easily understandable, given the limited supply available to the speakers of a small language.
In order to illustrate my purpose, I will tell the edifying story of some of these poets.
In 2007 was published in Charleroi, on the spur of the Belgian committee of the European Bureau for less widely spoken languages and anthology of Aromanian poetry in a bilingual Aromanian-French edition, featuring reproductions of artworks
signed by Aromanian contemporary visual artists[1]. Some 30 living (at that point) writers coming from the diverse above mentioned Balkan countries had been selected. The result was surprising given that the potential audience of such an anthology was counted in tenths and not in hundreds of thousands as in the aftermath of World War II. Quite an amount of the poems were written after 1990, when the Aromanians succeeded in regaining some visibility on the public stage. The case of three Albanian contributors is worth noticing as it stands out as a good prelude to the « condition » of the Aromanian poet, and of the Aromanian individual nowadays.
Born in 1943 in Andon Poci, a village some 17 km distant from Girokaster, Ilja Colonja is the eldest of the three. His ID card bears the name of Lia Rapush, the patronymic doubles not being infrequent for these people who willy-nilly have Slavicized, Albanized or Hellenized their names. He owes his recent poetic debut to Spiru Fuchi, born in 1964 in the same village. « Why not write in Aromanian, some have already done it? » one day the latter told him, who had just come across a magazine published in Aromanian in Freiburg, Germany. Their first volumes were published in Bucharest, Romania, in the same year, 1997. After having worked in the construction works in Greece for several years, Spiru Fuchi settled in Tirana where he published several new volumes, all in Aromanian, which had been simply unimaginable before. His younger brother, Dimitri, born in 1967 in Andon Poci, only started writing in Aromanian in 2004, after having previously written in Albanian. He started doing so in Greece, where he settled after the fall of communism.
Two quick notes on these authors, waiting for them to be discovered in other languages.
Albanians, brought to writing in Aromanian by the acquaintance with publications of the Western diaspora, to working in Greece and publishing in Romania, they share one geographical point. It is Andon Poci, this one thousand strong tiny recently founded village, by the end of the 50’s by Rrãmãni, the branch of the Armãni having kept the most of all to the semi-nomadic way of living paced by the moving of the livestock to different pastures. This village is the one and only to be exclusively inhabited by Aromanians, this people with no particular status in Albania which would count as many of them as one hundred thousand.
The other thing worth noticing is the modernity of their writing, resolutely contrasted to the pastoralism of their predecessors. The gloomy mood of their poetry about the future of their community and language is much more in line with a critical introspection than with the celebration of a « victim of History » posture.
Post scriptum. « Dimineatsa alãximu strajili a ipocriziljei » [At dawn, we put on the clothes of hypocrisy] is the title of a Spiru Fuchi poem dealing with the condition of so many Aromanians born in Albanie, immigrants in Greece, speaking to their children in Albanian while sending them to Greek schools, oblivious about their non Greek origin when they submit a file for a work permit and, at night, calling back home in Aromanian the family remained in Albania.




[1] Nous les poètes des petits peuples, Bruxelles : éd. Microromania, 2007, 335 p.

Europoems, Padova, march 2014 : "Visual Arts and Poetry" by Cristina Passima Trifon



Poetry is abstract by definition; it works by way of abstractions, codes and signs. Artists who work and express themselves in the domain of the abstract, whatever their particular field might be, touch to poetry, one might say they make poetry. They make poetry starting from poetry. They take key elements from the poem, be they forceful, rough or sharp, they reinterpret, deconstruct  and recompose them so that ultimately, following imaginary laws of the abstract, a totally new work emerge, distinct from its poetical starting point and capable of standing on its own as an autonomous piece of art. I do say it as an artist who often initiated a visual quest   starting from a poem. This is no easy matter, though it might seem like it. In order to better illustrate my point, I shall proceed with describing some of the « ingredients » which I pick from the text of a poem to introduce them into my artistic recipe. I will seek now to explain how I read places, sky, water, light, clouds and there would be others, but I'd rather stop here.

The place rather than the country wherefrom each and every one of us comes is what me for one I try to imagine when you tell me where you hail from. This is what presides to the relationship between the two of us. England, for me, is borderless, not necessarily because of its being an island, but because in my imaginations it accounts for a far larger space than its actual land limits, much more mysterious, with an unchained nature, the green is very sharp, the sky is dim, and the light falls aslant. I do not deem it to be accurate, but this is my image of England.

On a regular basis, sky is reckoned to be blue, but a very specific blue for every place under the sun. The sky is a fixed element. The clouds on the sky do not share the same colour, but they travel in exchange at a more or less rapid, variable pace. There are places where no clouds obscure the sky, take Cyprus, where the sky is very light blue, a strong yet not very intense cloudless blue. All along my stay in Cyprus, a 10-12 days holiday, I did not see one single cloud. The night sky is also very different, very high and diamond-like starlit at the tropics, towards the North Pole it is torn apart into strips, forming the aurora borealis. The sky seen from a plane is a moonlike picture, a world of its own. 
The Mediteranean is a place where ships gently sail on the waterfront taking you from one place to another. One might even hop off to « walk from Chios to Samos », so plainlike are its waters.

The light can be clear or envelopping, coming aslant or vertically, surrounding you or measuring you from aside. It outlines the shape of things or mixes with the atmosphere around. The light can be sunset or sunrise, magic or very picturesque, yet every single time different. It can tell a story or describe a wide variety of diverse and infinite conditions.

Taking all these elements and changing their colour or arranging them differently, we are already making poetry. Indistinct, not linked to commonplace reality, not figured
trough codes pre-established thousands of years ago, somewhat like the Maya alphabet, nice drawings, yet we fail to seize its meaning, its significations, nonetheless we can certainly imagine, without speculating, at least a journey through the places of this world where the sun rises differently each day.
Finally, I even created a composition with all these ingredients and I reckon that we succeeded in understanding each other.
All things that I have just presented are exercises of imagination or admiration that poets, painters, dancers, musicians and sometimes also other fellow humans endowed with artistic feeling perform towards the world that we all would have as better place to live.<br> 

Europoems, Padova, 27.03.2014